Chanson douce – Leïla Slimani

Résumé de la quatrième de couverture :

Lorsque Myriam décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats,
le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise et sont conquis par son aisance avec Mila et Adam, et par le soin bientôt indispensable qu’elle apporte à leur foyer, laissant progressivement s’installer le piège de la dépendance mutuelle.

« On la regarde et on ne la voit pas. Elle est une présence intime mais jamais familière. »

Mon avis :

Glaçant, le ton est donné dès la première phrase du roman. « Le bébé est mort ». Un constat sans appel, clinique, comme l’est celui des premiers secours et de la police sur les lieux, analysant la scène de crime d’une chambre d’enfants. Le récit revient ensuite seulement en arrière, racontant ce couple bobo avec deux beaux enfants en bas-âge, et qui décide d’engager une nounou pour que Myriam puisse recommencer à travailler. Une initiative que Paul a d’abord accueillie avec peu de grâce, se moquant de la dépense inutile qui viendra engloutir le nouveau salaire apportée par sa femme, « mais enfin, si tu penses que ça peut t’épanouir… »

« Elle avait toujours refusé l’idée que ses enfants puissent être une entrave à sa réussite, à sa liberté. Comme une ancre qui entraîne vers le fond, qui tire le visage du noyé dans la boue. Cette prise de conscience l’a plongée au début dans une profonde tristesse. Elle trouvait cela injuste, terriblement frustrant. Elle s’était rendu compte qu’elle ne pourrait plus jamais vivre sans avoir le sentiment d’être incomplète, de faire mal les choses, de sacrifier un pan de sa vie au profit d’un autre. »

Ils sont tous deux décidés à être très exigeants dans leur choix, redoutant le moindre risque, prêts à tout pour le bien-être de leurs enfants. Mais ils sont immédiatement conquis par Louise, qui en quelques semaines à peine, va se rendre indispensable. Trop ? La nounou leur apporte une qualité de vie inattendue, des enfants sages, propres, divertis, un appartement rangé, des mets délicats préparés pour leur dîner. Louise prend de plus en plus de place dans leur vie, devient presque un membre de leur famille. Et c’est bien sur ce « presque » que tout va se jouer.

« Une haine morte en elle. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout. Elle est absorbée dans un rêve triste et confus. Hantée par l’impression d’avoir trop vu, trop entendu de l’intimité des autres, d’une intimité à laquelle elle n’a jamais eu droit. »

L’arrivée de Louise dans le quotidien de ce jeune couple promettait un tableau idyllique, la promesse de pouvoir concilier l’éducation réussie et une carrière brillante menée par les deux parents. Certains détails commencent à les troubler de plus en plus, mais sont-ils prêts à renoncer à ce nouveau confort, à cette dépendance dans laquelle Louise les a placés ? Quant à la nounou, son lien avec la famille devient progressivement démesuré, emplissant toute sa vie faite par ailleurs de tristesse et de déceptions, et elle se jette à corps perdu dans cette vie par procuration, quémandant une place de plus en plus grande à leurs côtés. Se font jour les humiliations insidieuses bien qu’involontaires, et cette intimité qui est offerte tout en érigeant une « bonne distance », une frontière qui devient de plus en plus insupportable entre deux existences.

« On lui a toujours dit que les enfants n’étaient qu’un bonheur éphémère, une vision furtive, une impatience. Une éternelle métamorphose. Des visages ronds qui s’imprègnent de gravité sans qu’on s’en soit rendu compte. »

Sans jamais tomber dans la caricature ni prendre parti, Leïla Slimani dissèque cette société qui explose sous les contradictions. Une société où l’on fait reposer sur d’autres femmes la responsabilité de bien faire grandir nos enfants, des femmes souvent sans papiers, aux moyens plus que limités, victimes de discriminations en tout genre, délaissant souvent leurs propres enfants au profit de ceux des autres, leurs propres soucis devant s’éclipser afin de les rendre les plus invisibles et serviles possible. Mais paradoxalement aussi, une société où l’on ne permet pas aux mères de concilier avec équilibre carrière et famille ; où l’on attend d’elles qu’elles ne soient pas que des mères mais des femmes accomplies menant de front carrière, couple et enfants ; où l’on célèbre la réussite et l’épanouissement par le travail et ridiculise les tourments de la maternité. La servitude, c’est au fond ce qui rejoint ces deux femmes que tout semble opposer : si la celle de Louise paraît évidente, est également évoquée dans ces lignes celle de Myriam, cette mère tiraillée entre deux devoirs, deux envies, et qui ayant abandonné sa carrière pour se consacrer à ses enfants, avait l’impression de se condamner à l’enfer domestique.

« Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres. »

Ces deux aspects se font brutalement front dans ce roman, conte cruel où une gentille fée devient la méchante sorcière. Petit à petit les personnages s’enfoncent dans un tourbillon qui tend inéluctablement vers le dénouement promis dès les premières lignes. Un roman au style impeccable, ciselé, et incroyablement maîtrisé.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

 

Éditions Folio, 3 mai 2018, 256 pages

6 commentaires sur “Chanson douce – Leïla Slimani

  1. J’étais tentée de le lire à une période mais depuis un moment, je ne sais pas, je me dis que ce n’est pas trop mon genre de lecture. Je re-changerai peut-être d’avis un jour.
    Bonne journée !

  2. Même si je sais que l’histoire s’inspire de faits réels, je n’y ai pas trop cru. L’écriture est belle mais le livre ne m’a pas émue. J’aimerais voir ce que donne le film.

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