Heureuse fin – Isaac Rosa

« Je me demande quand tout a foiré, quand tout est devenu irréversible, irrémédiable. Moi aussi je me le demande, murmurais-tu, et j’insistais : si nous pouvions remonter le temps, remonter notre vie comme on remonte un fleuve depuis son embouchure, creuser verticalement dans notre passé, en soulevant chaque couche, jusqu’où crois-tu que nous devrions aller, à quel moment étions-nous encore à temps de tout arranger ? Et après une pause dramatique, toi : loin, Ángela, très loin. »

J’ai été attirée par l’originalité de ce roman qui raconte un couple à rebours, même si le principe m’a fait penser au magnifique film de François Ozon 5×2. Le roman s’ouvre ainsi sur l’épilogue : Antonio se retrouve seul dans l’appartement familial, vidé de ses meubles à l’exception d’un vieux canapé boiteux, après le déménagement de sa femme Ángela et de ses filles. Pourtant il fait ce constat : « Nous, nous allions vieillir ensemble. » Ils devaient se trouver au-dessus de la masse, des banalités sur l’usure des couples, de la crise de la quarantaine… Il envoie ces quelques lignes par sms à Angela, sachant déjà combien il est trop tard. Cet épilogue est le point de départ de ce récit étrange où les voix d’Antonio et d’Ángela vont alterner pour raconter les épisodes ayant jalonné cette triste fin, avant de remonter progressivement en arrière, jusqu’au commencement, jusqu’au prologue. Quel a été le point de départ, le début de la fin ? Les dés étaient-ils pipés dès leur rencontre ? Tromperies, trahisons, méandres professionnels, naissances des enfants, projets immobiliers… rien n’est occulté de ce qui a constitué l’évolution de leur histoire dans tous ses aspects si anodins et pourtant cruciaux, de la passion dévorante à la désillusion cruelle.

« Comme la douleur épuise vite son champ sémantique, comme les tentatives de la transcrire la banalisent, quelle limite que le langage quand on souffre. »

Le début m’a réellement séduite, je trouvais que cette alternance de narration était très réussie, et analysait finement toutes ces petites et grandes choses qui pèsent sur le quotidien et conduisent à ces décisions brutales de séparation. Malheureusement, au bout d’un certain temps, cela devient redondant, le dialogue, certes artificiel, entre les deux époux prenant un tour revanchard, chacun s’accablant de diverses fautes et manquements, se victimisant et contre-attaquant, dans une escalade de reproches qui n’en finit pas, servie par des passages grandiloquents et répétitifs sur la définition de l’amour, ainsi qu’à (trop ?) grand renfort d’images et de métaphores. Leur conversation fictive sur l’évolution de leur couple est en effet comparée tantôt à une autopsie, une excavation, ou encore des fouilles archéologiques, et leur désamour à un naufrage, à un incendie, à une tempête… À mon sens, cette partie où chacun tape sur l’autre est trop longue, et finit par devenir nauséeuse, d’autant que le propos est tout de même assez déprimant. Le roman reprend heureusement un peu de souffle vers les derniers chapitres, qui répondent dans un parfait écho aux tout premiers en déroulant, toujours à rebours, les premières étapes de leur amour, les fondations, heureuses et malheureuses, de leur couple.

« Quand on raconte l’amour on le détruit, on le falsifie. L’amour est inénarrable, on ne le raconte que lorsqu’il est passé, et il est alors soumis à une relecture, à un réajustement, quand ce n’est pas à une revanche. L’amour est inénarrable parce que le temps du sentiment et le temps du récit ne coïncident jamais, et ce que nous raconterons maintenant ne pourra jamais être qu’une réélaboration rationnelle d’un sentiment qui s’évaporait à mesure qu’il brûlait. »

C’est donc une lecture en demi-teinte pour moi, le projet et la forme sont originaux, il y a des passages très émouvants et une grande finesse psychologique, mais trop de circonvolutions et de longs discours pompeux qui entachent le rythme et l’émotion. Le roman aurait gagné en légèreté et en force avec quelques pages en moins. Dommage…

Ma note 3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

 

Éditions Christian Bourgois, traduit par Jean-Marie Saint-Lu, 16 janvier 2020, 320 pages

2 commentaires sur “Heureuse fin – Isaac Rosa

  1. Qué casualidad, tengo a medio leer este libro porque me llamó la atención tras ver cómo lo describía el político español Borja Semper, pero hubo un momento en que lo dejé y no lo he retomado, precisamente por esa sensación de pesimismo, no era el momento para mí de empaparme de desamor y ahí está, aparcado… me pareció un libro interesante, aunque tengo que darte la razón en que la estructura, siendo original, puede llegar a ser demasiado repetitiva.
    ¡Un abrazo!

    1. Me ha encantado la estructura, y es una lástima porque es verdad que la repetición y el pesimismo pasan a ser un poco pesados…

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