La Loterie et autres contes noirs – Shirley Jackson

Shirley Jackson a un talent bien particulier pour distiller l’angoisse. C’était le cas dans Nous avons toujours vécu au château et dans La Maison hantée, et cela se vérifie toujours dans ce recueil de courtes nouvelles. Pourtant elles ne ressemblent en rien à l’atmosphère présente dans les romans. Ici pas de fantômes (à l’exception notable d’une des histoires), pas d’événements étranges, mais la plus glaçante banalité, l’horreur qui s’insinue dans le quotidien, dans ce qui est familier et confortable.

« La ville où elle habitait devait rester propre et saine, mais partout les gens s’adonnaient à la luxure, au mal, à l’infamie ; il fallait les surveiller. »

Ces contes noirs sont extrêmement dérangeants. Pourtant, il ne s’y passe pas grand chose, parfois même, tout est suggéré, et l’auteure laisse l’imagination de son lecteur galoper dans les directions qu’elle lui a soufflées. Ils ont lieu dans des petites villes, des jolies banlieues arborées, au sein de maisons bien tenues, confortables, accueillantes. Elles réunissent des voisins, des amis, des parents et leurs enfants, des époux. Au début, tout parait extraordinairement banal, et pourtant très vite, quelque chose cloche L’intonation des personnages parait inadéquate, les conversations décalées, une tension dont la source demeure inconnue monte lentement, et la fin achève de plonger dans la perplexité et le profond malaise.

« L’idée d’écraser le cendrier en cristal sur la tête de son mari n’était jamais venue à Margaret auparavant, mais à présent, elle ne pouvait pas s’en débarrasser. »

Car finalement, il est question du Mal. Pourquoi avoir recours à des phénomènes surnaturels, à des apparitions fantomatiques, alors que l’être humain est parfaitement capable de l’horreur la plus indicible à lui tout seul ? Le monstre ici, c’est le voisin d’à côté, le monsieur tout le monde que personne ne soupçonnerait. Il y a une malveillance palpable dans ce recueil qui ne laisse pas indemne. Et cette barbarie choque parce qu’elle se situe dans un quotidien qui parait anodin, et parce qu’elle est susceptible de surgir à n’importe quel moment, chez n’importe qui. Pour autant, et c’est le véritable génie aussi de Shirley Jackson, rien n’est réellement explicite, on ne sombre pas dans le chaos et la violence sanglante. Tout se déroule dans le plus grand calme jusqu’à une chute dont la force réside bien souvent dans la suggestion et la part d’imagination qu’elle requiert. Je ne connais rien encore de plus angoissant.

« Loterie bien menée, moisson presque arrivée. »

De ces 13 (évidemment…) histoires, La loterie est sans doute la plus connue. Publiée en 1948 dans le New Yorker, c’est elle qui propulsera Shirley Jackson sur le devant de la scène. C’est également cette histoire qui inaugure le recueil, et qui en quelques lignes, suscite l’inquiétude du lecteur. La scène parait pourtant bucolique : c’est le grand jour de la loterie dans le village, et les habitants se regroupent tous pour l’événement. On plaisante, on discute, et enfin on tire au sort. La scène défile, et l’atmosphère se tend dangereusement, sans que l’on n’arrive réellement à identifier ce qui nous trouble autant, jusqu’à la chute : une seule phrase choquante, ahurissante, terriblement efficace.

Même si ma préférence va à ses romans, le talent de Shirley Jackson à conter la société américaine, son conformisme, son hypocrisie sociale, son conventionnalisme réfractaire à tout changement, est indéniable. Je ne peux m’empêcher de retrouver la trace de cette critique aujourd’hui chez Laura Kasischke, ou encore chez Joyce Carol Oates. Surtout, Shirley Jackson est la papesse de la littérature fantastique, faisant preuve de toujours plus d’ingéniosité et d’originalité pour l’époque, jouant avec les angoisses de ses lecteurs, et inspirant de ce fait toute une génération d’écrivains.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Rivages, traduit par Fabienne Duvigneau, 13 mars 2019, 250 pages

4 commentaires sur “La Loterie et autres contes noirs – Shirley Jackson

  1. Un recueil un peu inégal à mon goût mais certaines de ces nouvelles sont vraiment excellentes! Il faudrait que je me penche sur ses romans! Si tu ne l’as pas lu, je te recommande l’adaptation graphique de La Loterie qui est vraiment très réussie 😉

    1. C’est inégal je suis d’accord, mais comme la majorité des recueils de nouvelles je trouve ; il y en a toujours qui paraissent plus fades que les autres. On m’a parlé effectivement de l’adaptation graphique il va falloir que j’aille voir ça !
      Et oui je te recommande les yeux fermés les romans de Shirley Jackson 😉

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