Nous étions les Mulvaney – Joyce Carol Oates

Résumé :

À Mont-Ephraim, une petite ville des États-Unis située dans l’Etat de New York, vit une famille pas comme les autres : les Mulvaney. Au milieu des animaux et du désordre ambiant, ils cohabitent dans une ferme qui respire le bonheur, où les corvées elles-mêmes sont vécues de manière cocasse, offrant ainsi aux autres l’image d’une famille parfaite, comme chacun rêverait d’en avoir. Jusqu’à cette nuit de 1976 où le rêve vire au cauchemar… Une soirée de Saint-Valentin arrosée. Un cavalier douteux. Des souvenirs flous et contradictoires. Le regard des autres qui change. La honte et le rejet. Un drame personnel qui devient un drame familial. Joyce Carol Oates épingle l’hypocrisie d’une société où le paraître règne en maître ; où un sourire chaleureux cache souvent un secret malheureux ; où il faut se taire, au risque de briser l’éclat du rêve américain.

« Quels mots peuvent résumer une vie entière, un bonheur aussi brouillon et foisonnant se terminant par une souffrance aussi profonde et prolongée ? »

Mon avis :

Nous étions les Mulvaney est souvent cité comme l’un des grands romans de Joyce Carol Oates, et cela faisait longtemps que je voulais le découvrir. Cela n’égale toujours pas pour moi le magistral Les Chutes, et mon ressenti a changé plusieurs fois en cours de lecture. J’ai parfois été assommée par les digressions et les redondances, alors qu’à d’autres moments j’ai trouvé ce roman extrêmement émouvant et très juste sur les dynamiques familiales et les illusions déçues.

« Chaque battement de coeur s’en va pour toujours. »

Le récit est habilement mené, dès la première partie. Le rythme est très lent, le temps de présenter les membres de cette famille, les Mulvaney, et leurs us et coutumes étranges. Ils vivent dans un joyeux désordre à High Point Farm, une ferme couleur lavande, entourée d’animaux de toutes espèces. Comme chaque famille, ils ont leurs codes, leurs surnoms, leur liste de tâches à effectuer, leur propre façon de s’aimer et d’organiser leur vie à six : les parents, Corinne et Michael, et leurs quatre enfants, Mike, Patrick, Judd (le narrateur et petit dernier) et une seule fille, adorée de tous, la douce Marianne. On sait très vite que ce portrait de la famille idéale américaine s’est fissuré irrémédiablement suite à un drame, qui concerne directement Marianne. Un drame que l’on devine assez rapidement, et qui intervient tôt dans le récit. Car bien entendu, raconter une famille heureuse n’est que fort peu intéressant, c’est le malheur qui intéresse Joyce Carol Oates, comme il intéressait déjà Tolstoï et tant d’autres.

« Notre vie n’est pas nôtre, elle appartient à d’autres, à nos parents. Elle est définie par les lubies, les caprices, les cruautés des autres. Cette toile génétique, les liens du sang. C’était la plus ancienne malédiction, plus ancienne que Dieu. Suis-je aimé ? Suis-je désiré ? Qui voudra de moi, si mes parents me rejettent ? »

Et c’est ce drame qui va cristalliser les relations familiales, de manière durable. Comment se remet-on d’une telle épreuve ? Comme supporter les regards en coin, la honte, la suspicion…? Comment parler de « ça » lorsqu’on n’arrive même pas à le nommer ? Lentement, un par un, les membres de la famille désertent la maison, en commençant par Marianne, exilée par ses parents, maintenue à l’écart, brutalement et cruellement isolée. Le chagrin annihile progressivement leurs relations, et on les regarde suivre leur route, de plus en plus séparément, le coeur gros. Je dois avouer que certains passages m’ont paru longs, notamment ceux ayant trait à la religion, mais aussi lorsque l’auteure se répète sur les états d’âme de chacun au point que cela en devient parfois pénible à lire. Les parents en particulier n’ont pas suscité chez moi beaucoup d’empathie, je les ai trouvés au mieux maladroits, au pire égoïstes et indignes. Après un petit moment de creux vers le milieu du roman, mon intérêt est revenu à mesure que le récit se recentrait sur chacun des enfants, et particulièrement Patrick et Marianne, les plus complexes et les plus attachants de tous. Ce sont ceux dont les contours sont les plus nets, et dont les pensées et les émotions transparaissent le mieux. Patrick la tête de classe, brillant mais timide, railleur, traumatisé par le drame ayant frappé sa soeur et qui souhaite à tout prix la vengeance. Et Marianne, l’enfant chéri, belle, adulée, dont la vie va basculer le temps d’une nuit maudite, et qui, seule, va devoir se reconstruire, surmonter sa culpabilité tenace, son désir de s’effacer du monde. Je crois que c’est pour elle que je me suis le plus révoltée et attendrie.

« Les souvenirs s’estompent, voilà le secret. Sinon, nous n’aurions pas le courage idiot de refaire encore et encore des choses qui nous déchirent. »

Joyce Carol Oates dépeint avec beaucoup de finesse et une grande puissance évocatrice cette famille enviée de tous et qui vole en éclats, victime d’une société américaine encore étriquée, conventionnelle, enfermée dans une hypocrisie bien pensante totalement absurde. Avec une plume incomparable, précise et riche, elle dissèque les liens familiaux et ce qui sépare les êtres les plus intimement liés. J’ai adoré suivre ses personnages, plongés dans leurs tourments et leurs contradictions, héros maudits prisonniers de la souffrance du clan, qui vont devoir se reconstruire seuls, loin des autres, pour espérer un jour se retrouver et redevenir « les Mulvaney ».

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Le Livre de Poche, traduit par Claude Seban, 16 mars 2011, 704 pages

 

2 commentaires sur “Nous étions les Mulvaney – Joyce Carol Oates

  1. Je garde un bon souvenir de ce roman.. Mais il me reste encore Les chutes à découvrir (je te conseille Blonde également, c’est un gros pavé mais c’est certainement l’un des plus beaux romans de l’auteure)

    1. Les Chutes, quelle claque ! On me recommande beaucoup Blonde mais je ne sais pas pourquoi, il ne me tente pas trop pour l’instant…

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