Femmes et filles – Elizabeth Gaskell

Résumé :

L’Angleterre rurale, fin des années 1820. Molly Gibson vit à la campagne avec son père, un médecin qui l’a élevée seul. Dans ce coin perdu des Midlands, les aristocrates locaux règnent en maîtres absolus depuis l’imposant château de Cumnor Towers. L’existence de Molly est bouleversée lorsque son père lui annonce son remariage. La jeune fille se lie d’amitié avec Cynthia, sa demi-sœur, mais les rivalités ne tarderont pas à apparaître, surtout lorsque l’amour secret de Molly, le beau Roger Hamley, demandera la main de Cynthia.

« Commençons donc par le bon vieux galimatias de l’enfance. Il était une fois, un pays, dans ce pays il y avait un comté, dans ce comté il y avait une ville, dans cette ville il y avait une maison, dans cette maison il y avait une chambre, dans cette chambre il y avait un lit et dans ce lit il y avait une petite fille… »

Mon avis :

Ce roman a été un coup de coeur magistral. C’est un roman absolument sublime, une pure merveille de la littérature. Je m’y suis plongée avec délice, m’installant plusieurs heures durant dans l’intrigue, prenant plaisir à la compagnie de personnages que j’ai fini par quitter le coeur lourd mais transportée d’émotion et d’enthousiasme.

L’intrigue se déroule dans l’Angleterre rurale des années 1820. Nous faisons la connaissance de Molly, orpheline de mère et fille du médecin du village, Mr Gibson. Tous deux vivent joyeusement dans une cohabitation affectueuse et pleine d’habitudes, jusqu’à ce que Molly grandisse et se mette tout à coup bien malgré elle à devenir l’objet des attentions d’un jeune homme. Son père décide alors de se remarier pour apporter de la stabilité au foyer et pour offrir un chaperon à sa fille. Son choix se portera sur Clare, l’ancienne préceptrice du château voisin et déjà mère elle-même d’une fille du même âge. C’est sous le prisme de cette famille recomposée, source de défis pour l’ensemble de ses membres, qu’Elizabeth Gaskell va offrir un portrait saisissant et bourré de charmes d’une petite bourgade et de ses petits et grands événements. Autour d’eux gravitent d’autres personnages, à commencer par le squire Hamley et ses deux fils, Osborne et Roger, dont Molly va devenir très proche, mais également la famille du comte Lord Cumnor, le séduisant régisseur Preston, ou encore les demoiselles Browning, vieilles filles et cancanneuses invétérées…

« Comment diable un homme peut-il avoir envie d’élever une fille ? »

Molly est au centre du récit, et suscite dès les premières pages une empathie telle qu’on prend fait et cause pour cette héroïne douce, timide et si modeste. Ses relations avec sa belle-mère, qu’elle est contrainte d’appeler « Maman », ne vont pas être exemptes de complications, de même que celles avec sa nouvelle soeur Cynthia, dont elle ne pourrait être plus différente mais à laquelle elle va néanmoins énormément s’attacher. Du jour au lendemain son quotidien va être bousculé, la simplicité et la routine laissant la place aux petites querelles, aux jalousies, aux manigances et aux scandales. Le lecteur l’accompagne tandis qu’elle grandit, que sa féminité évolue et qu’elle s’interroge sur le monde qui l’entoure. Bien entendu il y a une histoire d’amour (ou plutôt plusieurs) ce qui ne gâche rien, mais le récit s’insinue plus profondément en s’ancrant dans un quotidien, dans une société. Bien que l’intrigue soit censée se dérouler avant le Reform Act, on y trouve tout ce qui pouvait caractériser l’Angleterre victorienne avec ses profondes mutations, ses charmes mais aussi ses restrictions : les conventions sociales et surtout ces carcans qui écrasaient bien souvent les jeunes filles, l’importance de l’argent et du rang, le mariage, les difficultés rencontrées par les propriétaires terriens, les avancées scientifiques, la politique, les modes… Les thèmes abordés sont extrêmement variés et d’une grande richesse.

« Tout au long de cet hiver, elle avait eu l’impression que son soleil était voilé de grisaille et de brume et ne pouvait plus la réchauffer de son éclat. Elle s’éveillait le matin, avec le morne sentiment que quelque chose clochait, que le monde allait de travers et que, si elle était née pour y remédier bon ordre, elle ne savait pas comment s’y prendre. »

Elizabeth Gaskell s’attache avec beaucoup de finesse, d’émotion et d’humour, à tisser les liens familiaux, amicaux et amoureux, décrivant notamment les relations entre mères et filles avec énormément de psychologie. Comme souvent dans ses romans, elle joue avec les opposés, soulignant ainsi les caractères et offrant aux différents portraits beaucoup de réalisme : Molly et Cynthia, les Cumnor et les Hamley, Osborne et Roger, ancienne et nouvelle Angleterre… Je n’ai pu que me réjouir que le roman soit aussi long (quelques 1000 pages) puisque cela permet véritablement de s’installer dans le récit et de s’attacher irrémédiablement à tous ces personnages qui sont d’une épaisseur romanesque remarquable et toujours très nuancés. Bien entendu, la plume de la romancière est comme toujours splendide, tout en subtilités.

« C’était très joli de penser d’abord au bonheur des autres plutôt qu’au sien, mais cela ne l’obligeait-il pas à renoncer à son individualité, à étouffer tout le chaleureux amour, tous les vrais désirs qui faisaient d’elle celle qu’elle était ? »

Je n’ai pas de mal à comprendre pourquoi Femmes et filles est considéré comme le chef d’oeuvre d’Elizabeth Gaskell, celui qui est venu consacrer son talent, et qui pourtant est resté inachevé puisque la romancière est décédée avant de pouvoir y apporter le dernier chapitre. Cette petite frustration pour le lecteur ne porte pas à conséquence puisque le roman est suffisamment avancé pour que la fin soit dévoilée, d’autant plus que le rédacteur en chef du magazine Cornhill (dans lequel le roman était paru sous forme de feuilleton) consacre quelques mots à révéler explicitement le dénouement prévu par l’auteure.

C’est bien simple, ce roman est une pure merveille et rien de ce qui pourrait être dit ne lui rendrait totalement justice. Je me suis arrachée à ma lecture à grands regrets, presque autant qu’avec Nord et Sud qui est l’un de mes romans fétiches.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions Le Livre de Poche, traduit par Béatrice Vierne, 3 avril 2019, 1 104 pages

 

 

4 commentaires sur “Femmes et filles – Elizabeth Gaskell

  1. Bonjour, j’ai lu ce livre suite à votre critique et j’ai vraiment adoré, je ne sais pas comment j’avais pu passer à côté de cet auteur alors que je lis beaucoup de romans anglais de cette époque, j’ai rarement lu un livre de près de 1000 pages aussi vite tellement je me suis trouvée prise dans l’intrigue, j’ai enchaîné aussitôt avec Nord &Sud et je compte bien continuer avec les autres romans d’elizabeth gaskell, merci pour cette découverte 🙂

    1. Votre commentaire me fait énormément plaisir, merci ! C’est vrai que la lecture de ce roman pourtant dense passe extraordinairement vite !

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