Les Heures – Michael Cunningham

Résumé :

Clarissa, Virginia et Laura : trois femmes, trois journées particulières dont les heures résonnent de subtils et sublimes échos jusqu’à l’incroyable révélation finale. Ce roman magistral, porté par la grâce, est hanté par le génie et les démons de Virginia Woolf.

« Mais restent toujours les heures, n’est-ce pas ? Une heure et puis une autre, et il faut encore passer celle-ci et puis, oh mon Dieu, en voilà une autre. »

Mon avis :

J’ai lu avec une passion dévorante ce roman superbe, cet hommage extraordinaire à la vie et l’oeuvre de Virginia Woolf, et en particulier à son Mrs Dalloway. L’auteur se cale largement sur ce chef d’oeuvre de la littérature : on y retrouve le rythme, une sensibilité qui se double de sensualité, et cette plongée bouleversante dans les pensées non plus d’une, mais de trois femmes. Trois femmes tout au long d’une journée dans leur existence : il y a Virginia Woolf en 1923, Laura Brown en 1949, et Clarissa, surnommée Mrs Dalloway, à la fin des années 90.

Le prologue donne le ton : l’auteur imagine le jour où Virginia Woolf a pris une décision irrévocable. Elle a laissé une lettre poignante à son époux, est sortie de chez elle, s’est dirigée vers la rivière, a mis une pierre dans les poches de sa robe, et s’est glissée dans l’eau.

« Le démon est une migraine ; c’est une voix à l’intérieur d’un mur ; un aileron qui transperce des flots sombres. Le démon est ce rien éphémère et pépiant qu’était la vie d’une grive. Le démon aspire toute la beauté du monde, tout l’espoir, et ce qu’il reste une fois sa tâche terminée, c’est un royaume de morts vivants – sans joie, étouffant. »

Par la suite, comme une évidence, le roman s’ouvre avec Clarissa, qui sort acheter des fleurs par une belle matinée de juin. Elle prépare une réception pour Richard, son ami le plus cher, un grand poète qui vient de recevoir un prix littéraire prestigieux, mais aussi un homme qui se meurt lentement du sida et dont l’esprit s’est égaré. Leur relation est aussi complexe que parfaitement naturelle, ce sont deux âmes soeurs, même s’il préférait les garçons, et qu’elle vit avec une femme. Et pourtant Clarissa, alors qu’elle s’affaire à ses différentes tâches de la journée, ne peut s’empêcher de penser à leur jeunesse, à une matinée ensoleillée comme celle-ci, des années auparavant, où ils s’étaient embrassés. Ils étaient amoureux, et l’occasion est passée, une vie entière qui aurait été complètement différente a été effacée. Son esprit s’égare entre ses regrets et son optimisme, ses souvenirs de jeune fille et l’appréhension de son âge qui avance, son amour passionnel et fusionnel pour Richard et celui, plus raisonnable et sage, pour Sally…

« Cela ressemblait aux prémices du bonheur, et il arrive parfois à Clarissa, trente ans plus tard, de ressentir un choc en pensant que c’était le bonheur ; que toute cette expérience tenait dans un baiser et une promenade, l’attente d’un dîner et un livre. (…) Cette perfection-là subsiste, et elle est parfaite parce qu’elle semblait, à cette époque, promettre encore davantage. Dorénavant, elle sait : ce fut le moment, là, précisément. Il n’y en eut pas d’autre. »

Clarissa qui doit son surnom au personnage de roman, que Virginia Woolf est justement en train d’écrire en cette journée de 1923. Elle se sent mieux maintenant qu’ils se sont éloignés de Londres, elle a moins de migraines, et les voix dans sa tête se sont estompées, même si Leonard est toujours inquiet pour elle. Tout comme son héroïne, elle semble prise au piège de son esprit, dans une tentative désespérée de se raccrocher à la vie et au bonheur, mais rattrapée sans cesse par ses démons et ses pensées morbides. Un écho qui résonne chez Laura Brown, qui vient de commencer sa lecture de Mrs Dalloway. Elle est fascinée par Virginia Woolf, par son suicide, et si lasse de son quotidien de mère au foyer. Son sentiment d’échec est si fort, elle observe son mari et son fils de manière détachée, s’interrogeant sur sa place et son rôle, rêvant de disparaître du monde. Elle est obsédée toute la journée par ce gâteau d’anniversaire qu’elle ne parvient pas à réaliser comme elle le souhaiterait, comme s’il représentait à lui tout seul la somme de ses manquements.

« Nous pensions qu’elle allait bien, nous pensions que ses chagrins étaient des peines ordinaires. Nous n’avions pas compris. »

Les pensées de ces trois femmes, qui se déroulent sous nos yeux tout au long du roman, retranscrites avec une sensibilité et une finesse extraordinaires, sont tout à la fois oppressantes et sublimes. Elles touchent au coeur de l’âme humaine, au coeur des contradictions, des espoirs, des humeurs, des désirs profonds et des peurs qui submergent. Elles sont un entrelacs de féminité, de détresse, de désir d’être à soi, de maîtriser son destin, de s’extraire des carcans et du poids de ce qu’on attend d’elles. Mrs Dalloway est omniprésente, elle est ces trois femmes, et elle est toutes les femmes. Les parallèles sont troublants, les thèmes abordés récurrents. On se trouve en permanence au bord du précipice, entre la vie et la mort, entre la raison et la folie. Peut-on demeurer sain d’esprit dès lors que l’on s’interroge sur l’amour, la vie, les décisions que l’on aurait pu prendre, les occasions que l’on a manquées ? Et pendant qu’on y songe et que la mélancolie nous submerge, une heure passe, puis une autre…

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions 10/18, traduit par Anne Damour, 3 mars 2011, 224 pages

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