D’os et de lumière – Mike McCormack

Résumé :

Il est midi et les cloches retentissent dans le village de Louisburgh, en Irlande. Assis devant la table de sa cuisine, Marcus Conway écoute la radio en lisant son journal. Pendant une heure et jusqu’au prochain bulletin d’information, il se plonge dans ses souvenirs depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, il désosse son passé comme il observe les ponts, avec autant de minutie que d’émerveillement.

« telle la cloche de l’angélus

qui résonne encore dans ma tête, une seule note qui retentit dans la clarté du jour comme si le monde entier y était suspendu

montagnes, rivières et lac

passé, présent et avenir »

Mon avis :

Avec D’os et de lumière, Mike McCormack signe un roman extrêmement original et d’une puissance folle.

Ce qui frappe tout d’abord bien sûr c’est la forme. Le roman n’est qu’une seule et même longue phrase, qu’un seul et même souffle. Il n’y a pas de point, pas de chapitre, seulement des retours à la ligne qui permettent au lecteur de marquer brièvement une pause, et à Marcus de suivre le cours de ses pensées. Le temps semble suspendu à sa méditation contemplative, au lent flux de ses réflexions. Très vite, notre souffle se calque sur celui de Marcus, notre pensée suit le cours des siennes, et on se laisse entraîner dans ce roman hors du commun.

C’est l’histoire d’un homme, Marcus, assis un matin dans sa cuisine. Nous nous trouvons dans un petit village de l’ouest de l’Irlande, et au loin résonnent les cloches de l’Angélus. Il est midi, et Marcus attend. Son esprit vagabonde alors, dans un bourdonnement de pensées ininterrompues, passant d’une idée à une autre, d’un souvenir à un autre. Le propre de la pensée, qui ne s’interrompt jamais et suit son lent et complexe maillage. On ne sait exactement ce qu’attend Marcus, assis dans cette cuisine. Sans doute attend-t-il sa femme, Mairead, vers laquelle beaucoup de ses pensées sont tournées. Leur rencontre, leur mariage, ce moment lumineux et particulièrement vivace dans son esprit où ils ont appris sa grossesse, leur quotidien finalement, qui s’est étiré pour former vingt-cinq ans d’une vie commune à laquelle on s’habitue tout en y trouvant encore des instants de grâce. Mairead est récemment tombée gravement malade, victime comme beaucoup d’autres d’un virus présent dans l’eau du robinet. Et même si elle se remet petit à petit, cette épreuve l’a chamboulé et révolté contre le désastre sanitaire auquel on a tant tardé à s’intéresser. Il pense également à ses enfants, Agnes et Darragh, qui ont aujourd’hui quitté la maison, l’une artiste, l’autre vagabondant sur les routes d’Australie, et aux inquiétudes que tous deux suscitent chez lui. Il pense à ses tracas quotidiens, à son métier d’ingénieur, à tout ce qu’il a contribué à bâtir, mais aussi à tous les petites querelles professionnelles qui l’ont tant lassé. Il pense à son père, à l’influence considérable qu’il a eu sur sa vie, à l’admiration sans borne qu’il lui vouait enfant, et à la tristesse de ses derniers jours.

« pourquoi ce besoin soudain de répéter ces vérités qui coulent de source et s’imposent à moi de manière si impérieuse, pourquoi ce sentiment que ce sont

des seuils à franchir

des choses à régler

des vérifications à effectuer

comme si j’avais pénétré dans un territoire aux circonstances rétrécies, bordé de part et d’autre par l’oubli »

Mais tous ces petits détails intimes, qui mis bout à bout forment l’individu qu’est Marcus, rejoignent également des réflexions plus politiques, et même par moments métaphysiques, sur le sens du monde et de la vie. En retraçant sa vie, ses bonheurs, ses réussites, ses doutes, son esprit s’attarde également sur ce qui l’a marqué comme citoyen, comme homme faisant partie d’une communauté plus large. Le roman mêle une plongée dans les tréfonds de l’âme de cet homme au portrait d’une contrée irlandaise. Corruption politique, dangers environnementaux, poids des médias, santé publique, ruralité… Marcus est un bâtisseur, et il voit avec une acuité particulière ce qui va relever de la construction ou d’un effondrement, que ce soit dans sa vie intime, ou dans le monde qui l’entoure, au travers notamment des informations qu’il écoute religieusement et inlassablement à la radio. Il y a quelque chose d’incroyablement mélancolique dans le paradoxe mis en lumière par le roman : une vie en apparence tout de qu’il a de plus ordinaire et simple, et pourtant merveilleusement complexe et riche.

Ce roman est déconcertant, d’abord parce qu’on accompagne Marcus à tâtons tout au long de ses pages, sans trop savoir où cela va nous mener, tout en pressentant une urgence, une fébrilité. Mais il interpelle également parce qu’au fond il retranscrit avec une fidélité dérangeante le fonctionnement de nos propres pensées. Marcus nous parait proche, et nous n’avons aucun mal à nous infiltrer au plus profond de son esprit, parce que nous y reconnaissons une part du nôtre. Cette valse entre quotidien, questionnements, souvenirs, émotions, souffrances, amour, qui tourne en boucle sans jamais ne s’arrêter, nous faisant passer de l’indifférence de la routine à l’émerveillement le plus total, signe miraculeux que l’on est tout simplement vivant.

« tout ceci me revient à l’esprit maintenant en un torrent ininterrompu

assis ici à cette table

des visages, des mots et toutes sortes de fragments dégringolent en moi, dans des abîmes branlants et entrelacés, avec rien derrière eux hormis une espèce d’oubli sombre qui menace de m’aspirer »

Voilà pourquoi une fois entamé, il est impossible de refermer ce roman incroyablement tendre et poétique, jusqu’aux toutes dernières pages du roman qui forment une apothéose qui m’a littéralement coupé le souffle. À lire absolument !

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

5 commentaires sur “D’os et de lumière – Mike McCormack

  1. Ta photo est magnifique, j’aime beaucoup les fleurs. Les citations de ton article sont très belles mais je ne sais pas si j’arriverais à m’immerger dans la « forme » du roman, assez particulière. Ou il faut plutôt le lire comme une « expérience poétique unique ». En tout cas, je ne connaissais pas, merci pour la découverte!

    1. Je pensais que la forme me rebuterait aussi, mais c’est en réalité effectivement une expérience. C’est un long souffle, celui du lecteur qui se cale sur celui de Marcus, et c’est très beau !

  2. Je viens juste de l’acheter, je le commence bientôt, j’ai très hâte ! Je n’ai fait que survoler ta chronique du coup, je la lirai en détail lorsque j’aurai terminé ma propre lecture 🙂

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