Le mur invisible – Marlen Haushofer

Résumé :

Après une catastrophe planétaire, l’héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s’être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers, prend en main son destin dans un combat quotidien contre la forêt, les intempéries et la maladie.

« Quelque chose qui avait été conçu avec soin et amour s’était mal développé et avait fini en catastrophe. »

Mon avis :

Il m’a été très difficile d’entamer enfin la lecture de ce roman qui m’attendait depuis des mois. Il a fait l’objet sur les réseaux sociaux d’un engouement tel que je reportais le moment de le découvrir par moi-même, tout en tentant de me tenir à distance autant que possible des avis et des impressions des autres. Si j’avais bien en tête le point de départ de l’histoire, je ne savais donc pas réellement ce qu’il s’y déroulait, et c’est avec des attentes extrêmement diverses que j’ai ouvert ces pages.

« Aimer et prendre soin d’un être est une tâche très pénible et beaucoup plus difficile que tuer ou détruire. Élever un enfant représente vingt ans de travail, le tuer ne prend que dix secondes. »

L’intrigue est assez simple : dans un monde post-apocalyptique, une femme, venue passer le week-end chez des amis dans un chalet reculé en pleine forêt, se lève un matin pour découvrir qu’elle est désormais seule, entourée par un mur de verre. Elle aperçoit vaguement le monde au-delà du mur, qui semble avoir figé hommes et animaux dans la pierre. Pour toute compagnie, elle bénéficie d’un chien, Lynx, d’une chatte, et d’une vache, ainsi que d’autres pensionnaires qui iront et viendront tout au long du récit. Loin de sombrer dans le désespoir, notre narratrice, dont on ne connaitra jamais le nom, retrousse ses manches et aborde sa nouvelle vie avec une force de caractère et une détermination parfois suspectes : est-ce une façon de se battre pour rester en vie, ou un automatisme, presque animal, qui se déclenche sans qu’elle en ait réellement toute la maîtrise ? Son détachement, si peu familier, a retardé mon adhésion à son histoire, qui ne s’est enraciné qu’après quelques pages. Toujours est-il que sa vie s’organise petit à petit, se calant sur les saisons et sur les animaux dont elle a la charge. Le récit prend la forme d’un journal, écrit a posteriori, sans que l’on sache immédiatement après combien de temps exactement elle a entrepris cette rédaction : quelques mois, des années ?

« Le souvenir, le deuil et la peur existeront tant que je vivrai et aussi le dur labeur. »

Il va sans dire que c’est assez répétitif, et, entre le récit des chutes de pluie et celui des récoltes de pommes de terre, je me suis parfois demandé ce qui rendait ce roman aussi palpitant, car il m’a en effet été difficile de m’arracher à la lecture. C’est sans doute en partie dû au style, très simple, limpide, dynamique, qui inclut le lecteur dans le quotidien de la narratrice. Il n’y a aucun chapitre, et assez peu de temps mort, à l’image de cette femme perpétuellement en mouvement et à la recherche des prochains travaux à faire pour assurer sa survie et celle de ses bêtes. Par ailleurs, il y a, en dépit de tout, une certaine tension qui s’installe, puisqu’au gré de son récit, elle révèle par anticipation des indices sur les événements, et les drames, qui ont jalonné ce temps passé dans son chalet. On sait donc d’avance que certaines choses vont arriver, et on laisse défiler les pages le coeur battant, dans un mélange d’anxiété et d’attente.

« Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d’hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un événement est tout entier dans cet événement. »

Paru en 1963, ce roman est bien entendu à lire à la lumière du contexte de guerre froide qui a inspiré à l’époque bon nombre d’écrivains, imaginant les conséquences de la folie meurtrière des hommes et de la dangereuse escalade de l’armement de part et d’autre des parties au sourd conflit. D’ailleurs, l’héroïne du roman attribue le fléau ayant touché l’humanité, et donc le mur, à des « vainqueurs » indéterminés. Mais la particularité du roman se situe dans ce retour forcé à la nature, qui implique également un retour forcé à une certaine humanité. Seule face à ses pensées, et seule face à cette immense tâche qui est de rester en vie dans un monde qu’elle ne maîtrise pas, la narratrice devient très lucide sur le comportement des hommes, et sur elle-même qui n’a fait sa vie durant que se couler dans le moule. On trouve ainsi dans ces pages une forte dénonciation des travers de la société, de l’éloignement de la terre vers des villes qui ne sont finalement ni nourricières ni salvatrices, et surtout de l’immense vanité des hommes. Certaines pages sont porteuses d’une réflexion extrêmement percutantes, d’autant plus que, depuis les années 60, les choses sont loin d’avoir évolué dans le sens d’un retour aux sources et à la simplicité matérielle, rendant le propos encore plus saisissant.

« J’étais devenue très sage mais ma sagesse venait trop tard et d’ailleurs, même si j’étais née sage, je n’aurais rien pu faire dans un monde qui ne l’était pas. »

Je me suis laissée séduire par ce récit, même si ce n’est pas, comme pour tant d’autres lecteurs, un coup de coeur. Ce n’est pas le premier roman dans la veine du nature-writing qu’il m’a été donné de lire, et j’ai notamment beaucoup pensé au roman de Jean Hegland Dans la forêt, dont le message et le point de départ sont les mêmes, malgré de criantes différences dans l’intrigue. La narratrice et ses animaux suscitent une empathie terrible, suspendant le lecteur à leur sort, et je dois dire que j’ai été particulièrement heurtée par la relation entre cette femme et Lynx, ce chien si fidèle et si dépendant d’elle. Un roman grave et angoissant, qui donne envie de retourner aux sources et de s’interroger sur les véritables enjeux de la vie.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Actes Sud, traduit par Liselotte Bodo, Patrick Charbonneau et Jacqueline Chambon, avril 1992, 352 pages

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