Sarah et le lieutenant français – John Fowles

Résumé :

Depuis que son lieutenant français l’a abandonnée, Sarah est montrée du doigt par les villageois puritains de Lyme Regis qui la jugent irrémédiablement déshonorée et menacée de folie. Seul Charles Smithson ose l’approcher, fasciné par son impénétrable mystère. Pour la voir, il brave le scandale, met en péril ses fiançailles, risquant son bonheur et bouleversant tout le village.

Mon avis :

Je dois avouer que ce roman est extrêmement étonnant et original. Dans les années 1860, Charles Smithson, passionné de paléontologie, est fiancée à la jeune et frivole Ernestina. Lors d’un séjour chez la tante de cette dernière à Lyme, il croise la route d’une femme étrange, qui erre sur le front de mer en fixant l’horizon. Il s’agit de Sarah, connue dans la région comme la maîtresse du lieutenant français parce qu’elle se serait laissée honteusement séduire par un homme qui l’a aussitôt abandonnée. Charles est fasciné par cette femme qu’il devine intelligente et révoltée, et va lui apporter son aide.

« Il n’y avait que la folie de la mer déserte, de l’horizon vide, d’une tristesse apparemment sans raison ; comme il est normal que coule l’eau d’une fontaine, mais anormal de la voir jaillir d’un désert. »

Je suis assez partagée en réalité. C’est incontestablement un roman qui adopte une perspective très originale, avec un narrateur omniscient et surtout contemporain (le roman a été publié en 1969), qui vient observer et commenter les moeurs de l’époque victorienne, en particulier les rapports hommes-femmes et la sexualité. D’où parfois des comparaisons et des anachronismes surprenants, avec notamment de nombreuses références à la seconde guerre mondiale, au nazisme, aux nouvelles technologies. Ces incursions du moderne dans l’ère victorienne sont assez étranges, et je ne suis pas sûre qu’elles soient toujours pertinentes. Comparer des personnages du 19ème siècle à des membres de la Gestapo a de quoi interloquer. Mais je comprends l’idée globale, qui est de confronter la morale, les convictions, les modes de vie de l’époque victorienne à ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, même si le roman oscille parfois bizarrement entre le pastiche du roman victorien, et l’étude sociologique et littéraire.

L’histoire d’amour dont il est question entre Sarah et Charles ne sert donc que de prétexte à une étude de leurs comportements ainsi que de celui du monde qui les entoure. D’ailleurs l’intrigue est extrêmement lente à se dérouler, chacun des personnages tergiversant longuement avant d’agir, autant dire qu’il ne se passe finalement pas grand chose (pour un roman de 700 pages tout de même…) Morale, préjugés, modes, contraintes, tout y passe, suscitant chaque fois de nombreux apartés du romancier, commentant tel ou tel aspect de la société de l’époque. L’auteur bouscule totalement les règles du récit, interpelle et raille son lecteur, brouille la frontière entre narrateur et auteur, laisse les hypothèses ouvertes. Ainsi la fin par exemple est surprenante. Trois possibilités nous sont proposées, et bien sûr rien ne sert de s’interroger sur laquelle est réelle puisque tout est fiction et que le narrateur n’est qu’un marionnettiste manipulant avec un certain sadisme les destins de ses personnages.

« Le temps n’était qu’une immense tromperie. La vie n’avait pas d’histoire – un perpétuel maintenant – l’être saisi par le même engrenage démoniaque. »

Il faut donc reconnaître au roman son originalité, mais également son extraordinaire érudition. Les réflexions et les références sont incroyablement poussées et détaillées. Chaque chapitre par exemple s’ouvre sur une citation d’un auteur de l’époque, venant éclairer le sort des personnages. Il y a notamment un long passage sur Thomas Hardy que j’ai beaucoup aimé, rappelant combien l’auteur victorien aimait mettre en lumière les petites gens, et souligner les injustices sociales subies en grande partie par les femmes, en particulier dans Tess d’Urberville.

J’aurais tout de même quelques reproches à faire à ce roman. Tout d’abord, il y a beaucoup de longueurs. Comme je le disais plus haut, l’histoire de Charles et Sarah sert de prétexte, et de ce fait elle est loin d’être palpitante. Les apartés et réflexions du narrateur sont récurrents et je dois avouer que j’ai parfois perdu un peu le fil et l’intérêt de ce roman fleuve.

Par ailleurs, j’ai trouvé étonnant que l’auteur pointe du doigt certaines moeurs de l’époque, et notamment les préjugés dont souffraient les femmes, mais tout en en affirmant d’autres. Le roman se veut une critique de la bigoterie et l’hypocrisie victorienne, se moquant des idées rétrogrades de l’époque, mais il ne fait finalement qu’y substituer celles des années 1960. Sous couvert de dénoncer la position précaire des femmes du 19ème siècle, il vient rajouter une couche de misogynie toute moderne qui m’a souvent dérangée (les passages sur l’hystérie féminine notamment m’ont vraiment tapé sur les nerfs).

« Le fleuve de la vie, avec ses lois mystérieuses, ses choix mystérieux, s’écoule, laissant derrière lui un quai déserté. »

C’est donc une lecture mi-figue mi-raisin. Mais malgré des défauts, je n’ai jamais rien lu de pareil et je ne peux que reconnaître qu’il s’agit d’un roman totalement unique et  incroyablement ambitieux. Il me reste à mentionner le film de 1981 avec Jeremy Irons et Meryl Streep, que j’avais vu il y a plusieurs années déjà et qui m’avait décidé à lire le roman. Il s’en éloigne quelque peu, superposant deux époques également, mais au travers d’une double intrigue : un couple de comédiens à l’époque contemporaine, interprétant à l’écran le couple formé par Charles et Sarah à l’époque victorienne. Le parti pris était extrêmement intelligent, et le film est une merveille, à voir absolument !

Ma note (3,5 / 5)

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