Chanson de la ville silencieuse – Olivier Adam

Résumé :

Je suis la fille du chanteur. La fille seule au fond des cafés, qui noircit des carnets, note ce qu’elle ressent pour savoir qu’elle ressent. La fille qui se perd dans les rues de Paris au petit matin. La fille qui baisse les yeux. Je suis la fille dont le père est parti dans la nuit. La fille dont le père a garé sa voiture le long du fleuve. La fille dont le père a été déclaré mort. Celle qui prend un avion sur la foi d’un cliché flou. Celle dans les rues de Lisbonne, sur les pentes de l’Alfama. Qui guette un musicien errant, une étoile dépouillée d’elle-même, un ermite qui aurait tout laissé derrière lui. La fille qui traverse les jardins, que les vivants bouleversent, que les mots des autres comblent, la fille qui ne veut pas disparaître. Qui peu à peu se délivre.

Mon avis :

Du talent d’Olivier Adam, je connaissais déjà Des vents contraires, Je vais bien ne t’en fais pas, Le coeur régulier, Passer l’hiver, À l’abri de rien et l’extraordinaire Falaises. Un auteur qui me parait donc familier et dont j’achète les romans sans même jeter un oeil à la quatrième de couverture car je sais d’avance qu’il va viser juste. Bien qu’abordant des thématiques différentes, ses livres ont tous un point commun : l’être humain et ses failles. Des romans toujours profondément mélancoliques, et où la solitude des personnages fait écho à leurs blessures.

Le roman commence à Lisbonne puisque c’est là-bas que l’héroïne cherche son père, une légende de la chanson française, qui a tout plaqué en pleine gloire pour vivre en ermite puis a disparu du jour au lendemain, présumé mort. Un écorché vif, hanté par ses fantômes, comme elle, « la fille du chanteur », est hanté par son père, dont elle n’est pas sûre de bien se souvenir. Au fil du roman et de ses recherches à Lisbonne, elle tente donc de rembobiner sa vie, en différentes épisodes disparates et désordonnés, à la recherche du père disparu, mais aussi d’elle-même.

« Les mois, les années se confondent. S’emmêlent. Se superposent. Des strates. Un empilement de voiles. Un film flou, désordonné, qu’on rembobine. Je remonte les saisons, gagne l’amont de rivières, d’où s’échappent des affluents aux sources imprécises. Dérive des semaines en arrière. Nage à contre-courant. »

Pléthore de personnages ayant ponctué sa vie font leur apparition dans ses souvenirs : sa mère négligente, son enfance effacée, Théo et Sofiane, ses deux grands amis, véritables béquilles affectives, Simon, l’amoureux qui l’abandonne, et ce père, toujours, avec qui elle a grandi et qu’elle n’a jamais véritablement réussi à connaitre tant il était insaisissable et poursuivi par ses démons. Changeant du tout au tout à tout moment, semblant à peine parfois se souvenir de l’existence de sa fille, vibrant pour ses textes et sa musique, chérissant sa vie désordonnée, puis tour à tour convaincu de sa vacuité.

« Toujours je l’ai vu osciller. Traquer l’intensité aussi bien qu’une inatteignable ataraxie. Faire l’éloge du tourment comme celui de la sérénité »

Ce roman est une porte ouverte sur une vie, sur une âme. Celle du père bien sûr, que sa fille essaie désespérément de comprendre et de connaitre, mais aussi sur la sienne. Cette fille si effacée, qui n’intéressait que très peu ses propres parents, qui semble errer dans la vie comme elle erre dans Paris. Dès le début du roman, le rythme est saccadé, les phrases sont soit très courtes, sans verbe, soit plus longues et lyriques. J’aime ces romans qui nous immergent totalement dans la peau de leur personnage, elle lève les yeux et avec elle on voit ce qui l’entoure, ce qu’elle ressent, ses doutes, ses peurs… On se sent immédiatement au diapason avec elle. Olivier Adam a ce talent fou de nous faire sentir moins seuls. L’impact de l’enfance (et des parents en particulier) sur les vies d’adultes, cette façon que l’on tous a d’être façonnés par elle, et d’en tirer toutes nos blessures et nos résiliences, me fascine toujours autant.

« Je suis la fille qui se glisse par les portes cochères, flâne dans les cours d’immeubles où elle ne vit pas. Celle qu’aimantent les fenêtres éclairées, qui guette les ombres, les traces de l’existence des autres. Qui toujours s’imagine qu’une vie l’attend, dont elle s’est absentée, dans les chambres, les salons, les cuisines entrevus. Je suis la fille que tout bouleverse. Deux vieillards se tenant par la main. Le baiser d’une mère sur le front d’un enfant. Des retrouvailles. »

Mais ce roman est aussi un hommage aux artistes, ceux dont la vie est entièrement dictée par leur art, souvent à leur détriment. Et plus particulièrement aux chanteurs. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de chercher de qui vient l’inspiration. J’ai pensé tour à tour à Johnny Halliday, forcément, à Serge Gainsbourg, à Jacques Brel, à Renaud… C’est en réalité Nino Ferrer, et son « fantôme » entraperçu dans une rue de Lisbonne, qui a inspiré l’auteur. Et pourtant il y a un peu de tous dans le portrait de ce père disparu, tant il s’agit d’une ode aux chanteurs et à leurs textes.

« Les chanteurs, en concert, c’est leur peau même, leur corps entier, leurs mots, l’intérieur de leur cerveau qu’ils mettent en jeu. Sans filtre. Sans distance. Dans aucune autre forme d’art on avance à ce point nu, vulnérable. Le chanteur sur scène, c’est un don brut. Primitif. Un truc de cannibale. »

J’ai été très touchée par ce roman, et par l’écriture d’Olivier Adam une nouvelle fois, qui est l’un des auteurs que je me réjouis toujours de retrouver pour quelques pages.

Ma note (4 / 5)

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