1967 dans le Madrid encore marqué par les stigmates de la guerre civile et les rigueurs du franquisme. Gabriel Aristu et Adriana Zuber sont follement amoureux, d’une passion qui dévore tout sur son passage. Mais Gabriel est également un fils obéissant, soumis, et respectueux des nombreux sacrifices consentis par ses parents, et en particulier des grandes ambitions formées par son père. Il accepte d’abandonner son rêve de devenir violoncelliste pour embrasser une brillante carrière d’avocat et d’homme d’affaires aux États-Unis, laissant derrière lui l’Espagne, et Adriana. Ce départ déchirant ne va pas sans un dernier adieu, une lente après-midi d’amour dans son appartement de femme désormais (mal) mariée, avant le gouffre des années et de la distance qui les sépare. Gabriel n’a jamais oublié celle qu’il considère comme son grand amour, qui lui rend régulièrement visite dans ses rêves. Au crépuscule de leur vie, le hasard les réunit.
Le temps ne guérit rien. Le temps tue. Le temps aggrave et détruit. Je l’ai appris au fil de ces années. »
On retrouve dans ce dernier roman de l’écrivain espagnol son style si musical et sensuel, cette alternance de longues phrases entêtantes et de prose plus déliée. Comme souvent dans son oeuvre, l’amour et les regrets, le temps qui passe, la nostalgie, sont au coeur de son récit, tout comme les illusions de l’amour.Tes pas dans l’escalier était le roman de l’attente d’un amour qui arriverait bientôt, peut-être, ou bien peut-être pas. Je ne te verrai pas mourir est le roman de l’amour retrouvé, un amour dont Gabriel a gardé l’empreinte toute sa vie mais qu’il a perdu face aux aléas de la vie et ses choix. Plus de cinquante ans ont passé, et tous deux se revoient, dans le même appartement qui a vu leurs derniers instants ensemble en 1967, et le temps semble à la fois s’étirer prodigieusement, égrenant les moindres minutes, les moindres soupirs, les moindres faits et gestes de ces deux amants au soir de leur vie qui se retrouvent à nouveau face à face ; et dans le même temps le temps se contracte irrémédiablement, faisant défiler ces cinquante années d’absence comme s’il n’y avait que cette passerelle entre ces deux moments cruciaux : ce dernier après-midi d’amour, et ces retrouvailles tardives. Antonio Muñoz Molina multiplie les rythmes de narration, les points de vue, perdant parfois son lecteur dans la chronologie pour que ne reste émergents que ces deux après-midi qui semblent se répondre, séparées par une vie entière.
« J’avais peur de mourir sans t’avoir raconté tout ce que je t’ai dit en rêve. »
Le souvenir et la nostalgie survivront-ils à cette ultime rencontre ? La réalité de cette confrontation sera-t-elle à la hauteur de cet idéal construit une vie durant ? L’amour survit-il à la lâcheté ? Les dernières pages, absolument poignantes, semblent bien nous en donner une indication, révélant subitement toute la portée du titre de ce splendide roman, véritable hommage à nos illusions perdues et aux regrets qui nous définissent.
Ma note
(4 / 5)
Éditions du Seuil, 20 août 2025, traduit par Isabelle Gugnon, 240 pages


Un auteur que je veux découvrir depuis un paquet d’années ! Tu donnes envie 🙂