Le Cercle – Dave Eggers

« Les secrets sont des mensonges
Partager c’est aimer
Garder pour soi c’est voler »

Mae Holland croit arriver au paradis lorsqu’elle est embauchée par Le Cercle, une société qui domine Internet en concentrant toutes les données d’un individu afin de faciliter l’existence. L’idée du fondateur était au départ d’éviter les oublis de mots de passe, et de faciliter les transactions financières. Mais bientôt, ce sont tous les aspects de la vie qui se trouve reliés, dans une optique de transparence et de promotion de la communication. Mae est instantanément séduite par cette nouvelle société numérique, qui promet d’éradiquer le crime, la corruption, le terrorisme, les régimes totalitaires, la destruction des écosystèmes. Et surtout par ce gigantesque campus, véritable ville dans la ville, où tout ce dont ont besoin les employés se trouve sur place, l’idée étant que chacun vive et partage tout sans s’éloigner du vaisseau-mère dont les mots d’ordre sont « Passion, participation et transparence ».

« À l’extérieur de l’enceinte du Cercle, tout n’était que brouhaha et lutte, échec et crasse. Mais ici, tout avait été pensé et optimisé. Les personnes les plus brillantes avaient créé les systèmes les plus performants, et les systèmes les plus performants avaient rapporté de l’argent, en quantité illimitée. C’était bien l’endroit au monde le plus parfait pour travailler. »

Contrairement à Mae et à son enthousiasme aussi débordant que sa naïveté, le lecteur est rapidement circonspect, puis angoissé, par les dérives de cette société qui détient un monopole absolu sur toutes les communications et les données individuelles. Insidieusement, Mae est sermonnée, remise sur le droit chemin du Cercle et de sa quête de la transparence absolue. Son score de productivité au travail est surveillé, de même que son score sur les réseaux sociaux, ainsi que sa participation à la Grande Étude sur les habitudes de consommation. Les caméras se multiplient, tout comme les questions sur ses moindres faits et gestes. Sous couvert d’une plus grande sécurité ou de protéger la démocratie, de nouvelles technologies de surveillance apparaissent, dont les conséquences seront désastreuses pour les libertés individuelles, mettant à jour un nouveau totalitarisme qui avance masqué. Personne, ou presque, ne semble se rendre compte que les résultats obtenus sont à mille lieux des ambitions prétendument souhaitées, à commencer par cette obsession de la communication à tout prix et par tous les moyens, qui finit par couper les gens les uns des autres et par entraver tout réel échange. Totalement embrigadée, Mae s’éloigne de sa famille, et accepte tout ce qui lui est demandé par le Cercle, s’exposant de plus en plus aux yeux du monde, renonçant à tout jardin secret, ne fondant son image d’elle-même que sur le regard des autres.

« La plupart des gens échangeraient ce qu’ils savent, ou ceux qu’ils connaissent, ils échangeraient tout pour être certains d’être vus, certains qu’on les remarque, et qu’éventuellement on se souvienne d’eux. Nous savons tous que nous mourrons. C’est inévitable. Nous savons tous que le monde est trop vaste pour qu’on le comprenne entièrement. Donc, tout ce qui nous reste, c’est l’espoir d’être vus, ou entendus, ne serait-ce qu’un instant. »

J’ai beaucoup aimé ce roman d’anticipation au rythme prenant et au thème passionnant. Par le biais de cette nouvelle société ayant englouti toutes celles que nous connaissons déjà et qui prend des airs de secte, ce roman écrit en 2013, et dont le contexte a déjà changé de manière fort inquiétante, dénonce bien sûr avec acuité la direction prise par les GAFAM et l’aveuglement de nos sociétés face aux implications réelles. Tout au long du roman on hésite entre le rire et l’angoisse, car si les dérives éthiques autour des données personnelles, des restrictions à la liberté d’expression, et de la porosité de la vie privée sont déjà là, Dave Eggers pousse le curseur tellement loin que certains échanges lunaires au cours du récit ne peuvent que forcer le sourire. Mae est une protagoniste peu aimable, dont on peine à comprendre les décisions, si facilement manipulable et influençable qu’elle devient peu à peu la figure même de l’entreprise aux yeux du monde, l’exemple à suivre. Plus que l’évolution technologique, c’est en réalité l’évolution de ce personnage au fil du roman qui est véritablement glaçante, sa façon de se couler peu à peu dans le moule, d’accepter ce qui nous parait (du moins pour l’instant) inacceptable, de rogner sur tout ce qui formait son être profond. Elle nous renvoie un miroir déformé, nous pousse à nous interroger sur nos usages actuels. Un roman oppressant qui rappelle les fondamentaux sur lesquels nous ne devrions jamais transiger.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Folio, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, 8 juin 2017, 576 pages 

Un commentaire sur “Le Cercle – Dave Eggers

  1. Je regrette que les romans d’anticipation soient si souvent oppressants mais je peux le comprendre, évidemment.

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