« Quand j’ai franchi le seuil, la maison s’est jetée sur moi. C’est toujours pareil avec ce tas de briques et de crasse. Il se rue sur tous ceux qui passent la porte et leur tord les boyaux jusqu’à leur couper la respiration. »
Carcoma c’est cette petite vrillette qui s’attaque lentement au bois, les vermoulures qui s’insinuent progressivement partout, parsemant les fondations d’une maison de petites cavités qui peu à peu s’élargissent et grignotent tout. Mais c’est aussi le fardeau, le poids des préoccupations qui ronge lentement l’esprit jusqu’à la limite du supportable. Crcrcrcrcr
« C’est ça, la famille, un endroit où on te fournit le gite et le couvert, en échange de quoi tu es piégée avec une petite troupe de vivants et une autre de morts. Toutes les familles ont leurs morts sous les lits, la seule différence c’est que nous, on voit les nôtres. »
Au début de cette histoire l’étrangeté est permanente, et le lecteur a l’impression de s’immerger dans un lent cauchemar. Dans un petit village de Castille, une maison tremble, des coups cognent sur les murs, des vieilles chaussures abimées dépassent de sous le lit, l’armoire semble renfermer un monde entier et avaler quiconque s’aventurerait dans ses profondeurs. Les ombres sont partout, pourchassant les deux femmes qui habitent cette maison, nos deux narratrices. L’une vient d’être relâchée de prison où elle a été interrogée par la Guardia civil, et tourne en rond entre les murs de cette demeure maudite, maudissant les villageois qui ont répandu leurs médisances, leur lâcheté, leur faiblesse. L’autre est sa grand-mère, réputée sorcière, qui disparait pendant des heures pour parler aux anges et aux saints, fait des noeuds aux mouchoirs avant de les enterrer, et que l’on vient consulter la peur au ventre pour des sorts ou des informations sur des proches disparus sans laisser de traces.
« Dans cette maison, on n’hérite pas de bagues en or ni de draps brodés à ses initiales, non, ici les morts nous laissent des lits et du ressentiment. La rage et un endroit où t’étendre la nuit, voilà tout ce que peut te léguer cette maison. »
Peu à peu le brouillard se lève, et au fur et à mesure du récit des deux femmes, se construit une histoire fascinante de vengeance. L’histoire des morts qui hantent les murs et les meubles de cette maison, réclamant leur dû. L’histoire des femmes de cette famille, qui lasses d’être sans cesse écrasées par les hommes et empêchées par leur condition sociale, nourrissent génération après génération une rancune dévastatrice. L’histoire d’une lutte des classes insidieuse, du mépris teinté de haine des bourgeois envers ceux qui n’ont aucune autre chance que d’être leurs domestiques et d’en être reconnaissants, ces femmes exploitées, humiliées voire pire encore sans qu’aucune justice ne soit rendue, nourrissant un cercle sans fin de ressentiment aux conséquences dramatiques. Une histoire inquiétante, viscérale, et emplie de rage, portée par des personnages féminins intenses et à la perversité diabolique. Sur fond de folklore et de surnaturel, la haine est la réelle protagoniste de ce roman social court et saisissant. Une haine qui s’acquiert dès la naissance, qui les dévore sans répit, prenant sa racine dans la violence, les abus, l’injustice, le privilège de classe et le despotisme, et qui finit par consumer tout ce qui les entoure, ne laissant que des cavités d’une noirceur insondable.
Éditions du Seuil, traduit par Isabelle Gugnon, 3 janvier 2025, 160 pages

