« Comme toute histoire des origines ou tout mythe de la création, il faut, pour qu’un récit soit entièrement compris, le raconter dans sa totalité. On ne l’appréhende pas par bribes, et le laisser incomplet risque de nourrir de dangereuses incertitudes concernant l’ensemble. Et bien sûr ça commence par un bang. »
Après son extraordinaire chef d’oeuvre, D’os et de lumière, l’auteur irlandais Mike McCormack revient avec un roman étrange et intriguant. Au milieu d’une campagne irlandaise isolée et déserte, un homme d’âge mur appelé Nealon revient dans sa maison d’enfance après une longue absence. La demeure est plongée dans le noir et il hésite sur la marche à suivre lorsque son téléphone sonne et qu’un inconnu, qui semble tout connaître de lui et l’observer, insiste pour le rencontrer. Tout comme le protagoniste de D’os et de lumière, Marcus, le récit suit le fil des pensées et des souvenirs de Nealon, apportant quelques éclaircissements sur son passé tout en soulignant ses zones d’ombre. On comprend assez vite qu’il sort de plusieurs mois de détention provisoire et qu’il vient d’être innocenté, que sa femme et son fils sont absents sans qu’il sache où ils se trouvent, et qu’il y a une vague menace dans l’air, accentuée par les appels insistants du mystérieux inconnu. Le roman se découpe alors en trois parties bien distinctes, tant par leur ton que par leur implications. La première partie pose l’atmosphère, tandis que Nealon parcourt les pièces de la maison qu’il a partagée seul avec son père durant son enfance, puis avec sa femme et son fils. Ses bribes de souvenirs montrent un curieux mélange de tendresse et de violence, tant et si bien que le lecteur ne sait toujours pas au bout de plusieurs pages que penser de ce protagoniste et de son entourage.
« Être dans le noir n’est pas une mauvaise chose si l’alternative est d’être aveuglé par la lumière. »
Et puis tout à coup Nealon semble prendre une décision, et accepte de rencontrer son interlocuteur. La deuxième partie est consacrée à son voyage sur la route qui le mène jusqu’à cette entrevue dont nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants. Alors que Nealon allume la radio, il est fait mention d’une alerte attentat maximale sur le territoire irlandais, et le pays entier est tendu face à cette attaque imminente à la teneur inconnue. On devine au fur et à mesure qu’il y a dans le passé de Nealon des événements d’une envergure que nous ne soupçonnons pas de prime abord, et qui ont un lien non seulement avec cette actualité, mais également avec l’histoire et la politique irlandaises. Petit à petit les différentes pistes convergent vers une troisième et dernière partie, inéluctable, qui retranscrit l’entretien entre les deux hommes et apporte autant de réponses que de questions, jusqu’à tourner la dernière page dans la plus totale confusion.
« Est-ce ce qu’il voit maintenant ? La cruauté prévenante de cet instant, où un souvenir qu’il retiendrait face à tout ce qu’il a perdu se révèle être une faille développée dans sa moelle, transmise du père au fils. Et cela remonte à quand ? Cela le place-t-il au bout d’une longue lignée de perfidie héritée qui trouve son origine à l’instant premier, quand le monde lui-même fut enfanté par la pure solitude ? »
On ne peut manquer de souligner l’audace et la maîtrise de l’écrivain irlandais, et pour ma part j’avoue apprécier énormément l’ambiguïté en littérature. La langue puissamment évocatrice de McCormack fait jaillir la plus profonde humanité, retraçant les faits et gestes mais aussi la mémoire de Nealon, tandis que les dernières lignes de chaque chapitre sont dédiées à des êtres, des inconnus qui évoluent quelque part, leurs gestes suspendus dans un moment tout à la fois anodin et décisif. Ce sont eux qui constituent cette nuée des âmes évoquée par le titre, qui forment un immense maillage de destinées entrecroisées.
Ce roman ténébreux est une expérience littéraire et métaphysique poussée à ses limites, Mike McCormack ayant indiqué avoir souhaité savoir s’il était « possible d’écrire un livre dont il serait impossible de parler, où on ne sait pas ce qu’il se passe, tout en le rendant artistiquement crédible et habile ». Dernier signe de la virtuosité de McCormack, le glas des cloches de l’angélus qui nous immergeait dans la splendeur de D’os et de lumière, retentit cette fois sur la ville dans les dernières lignes de ce roman, annonçant un triptyque qu’il me tarde de voir achevé.
Éditions Grasset, traduit par Nicolas Richard, 15 janvier 2025, 224 pages

