« Le langage est une énigme, c’est son pouvoir. La poésie, surtout. Aussi insaisissable que des papillons attirés par la lumière frappant doucement de leurs belles ailes poudreuses le verre de la lanterne. »
N’y a-t-il pas pire roman d’horreur que celui basé sur des faits historiques ?
À partir de recherches approfondies sur les traitements réservées aux femmes aliénées au XIXe siècle ainsi que des biographies de médecins, notamment le terrible James Marion Sims, s’étant adonné à des expériences médicales sur ces femmes oubliées par la société, Joyce Carol Oates romance l’existence de l’un d’entre eux, Silas Weir, surnommé par ses malheureuses patients « le Boucher aux mains rouges ». Un homme pleutre et sans grande envergure, un cadet méprisé par son père, un médecin médiocre au mieux, qui peinait à trouver un emploi stable avant de bénéficier de l’appui d’un parent éloigné pour être nommé à l’Asile des femmes aliénées de Trenton dans le New Jersey. Et c’est là, protégé par les épais murs de l’enceinte, par le silence de ses pairs et par l’intimidation de ses subordonnés, qu’il est devenu le célèbre « père de la gyno-psychiatrie », pratiquant de multiples expériences scientifiques sur des pensionnaires féminines, le plus souvent sans aucune anesthésie, et sans aucune nécessité médicale. Amputations, ablations des différents organes génitaux, arrachages des dents… le tout prétendument dans l’objectif de guérir cette fameuse hystérie qui incommodait tant la gente masculine. Vous aviez trouvé La Séquestrée angoissant ? Attendez de voir ce que vous réserve Oates…
« Il est indéniable que le corps féminin est, à certains égards, répugnant si on l’examiner de trop près, une malédiction de la chair que les femmes les plus sages acceptent comme une dette héritée d’Ève ; non tant les aspects mammaires du corps, qui peuvent être plaisants, convenablement corsetés et vêtus, que les parties obscures, entre les cuisses et plus haut, un véritable abîme de fange, quoique étrangement identique au canal génital à la mission sacrée. »
La narration est habile, initiée par le fils du Dr Silas Weir, Jonathan, accablé par la honte des agissements de son père et ayant coupé tous ses liens familiaux, qui entreprend de raconter la vie du médecin à partir de passages de l’autobiographie publiée par ce dernier. Silas Weir se plaint beaucoup, des femmes, de son père, de ses employeurs, de ses collègues, qui tous le méprisent injustement alors qu’il est convaincu d’être guidé par la Providence sur la voie de découvertes sensationnelles. Échouant partout et contraint de limiter ses activités aux honteuses « maladies féminines », il se répand longuement sur l’hystérie inhérente au sexe faible, ses braillements, ses émotions, ses inaptitudes, tout en se révélant incapable de procéder à un accouchement sans s’évanouir. Ses rares réussites et découvertes seront d’ailleurs toutes le fait de femmes de l’ombre, des sages-femmes dont il s’attachera les services et le silence par la coercition. Ce pénible panégyrique à la première personne est finalement complété du récit de l’une de ses patientes, Brigit Kinealy, qui vient tout bouleverser. Car l’ambition dévastatrice de Silas Weir ne connaitra qu’une faiblesse, son obsession pour Brigit, l’une de ses premières patientes, une orpheline irlandaise sourde et muette, qu’il sauvera (laborieusement) tout autant qu’il la torturera.
« Comme il y avait peu d’espoir que la patiente se rétablît, je me dis avec un frisson d’excitation que, en qualité de praticien, je serais libre d’expérimenter avec imagination une variété de traitements ; et si la patiente expirait, personne n’oserait m’en imputer la faute. »
Je suis une adepte des romans de Joyce Carol Oates, et je ne pense pas être particulièrement délicate, mais celui-ci s’est révélé difficile à lire. C’est un roman glaçant, étouffant, cauchemardesque, parfois à la limite de l’insoutenable. On ne pouvait pourtant pas se méprendre, le titre annonçait bien la couleur : c’est l’histoire d’un boucher sadique, et de ses boucheries, à une époque où le corps et l’esprit des femmes importaient aussi peu que ceux des esclaves des plantations du Sud (voire moins car le bon docteur était un abolitionniste convaincu). Si elles étaient de bonne famille, on ne les laissait certes pas mourir, mais il valait mieux pour elles se montrer complaisantes, tant avec leurs pères qu’avec leurs maris. Si elles étaient de basse extraction, elles existaient à peine, tout juste bonnes à faire progresser la science par des moyens aussi inutiles que barbares. On pourrait s’interroger sur les raisons pour lesquelles Oates a décidé d’écrire un tel livre sur les atteintes au corps des femmes au XIXe siècle, mais on oublierait un peu vite que sous un vernis plus civilisé, la société n’a pas tant changé que cela et que la romancière vise toujours juste, au coeur des points le plus sensibles de son époque.
La grande dame des lettres américaines a encore frappé, et continue d’impressionner, interrogeant sans relâche la société et la place des femmes. Un travail titanesque, un récit diablement maitrisé et entièrement au service de son propos, mais pas vraiment une partie de plaisir. À lire avec le coeur bien accroché.
Ma note
(4 / 5)
Éditions Philippe Rey, traduit par Claude Seban, 3 octobre 2024, 480 pages


Je l’ai eu dans les mains, j’étais très tentée. J’aime l’autrice et le thème qui m’importe, le corps des femmes. Je n’ai pas eu le cran. Malgré ce que vous écrivez, votre chronique m’a donné envie de me raviser et d’aller l’acheter. Merci.