Les âmes féroces – Marie Vingtras

Féroces, les âmes qui peuplent cette petite ville américaine le sont incontestablement. En apparence, la peut-être mal nommée Mercy est une ville idéale : trois mille neuf cent soixante-quatorze habitants qui se connaissent tous, s’entraident, se sourient, dans un environnement baigné de nature. Et surtout, il ne s’y passe jamais rien. En tout cas jusqu’à la découverte du corps sans vie d’une adolescente, Leo, dix-sept ans. Une jeune fille diaphane, aux longs cheveux noirs de jais hérités de sa mère italienne, qui l’a abandonnée pour repartir en Sicile alors qu’elle n’avait que 8 ans, déçue de l’effondrement de son rêve américain. Leo vivait seule avec son père, un homme taciturne, accablé par les dettes et dont ses voisins s’étaient détournés.

« Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. »

Porté par quatre narrateurs qui se partagent chacun une saison de l’année qui suit le meurtre, le récit entreprend de plonger dans cette petite communauté dont le vernis des apparences s’écaille pour laisser la place à de profondes fissures : des voisins qui s’épient, qui se jugent à l’emporte pièce, qui fréquentent les bancs de l’église mais oublient la bienveillance et la solidarité sitôt l’office terminé, qui veillent jalousement sur leurs petits secrets. Il y a d’abord la shérif Lauren, placée à ce poste par son prédécesseur contre l’avis du maire qui n’attend qu’une occasion pour la remplacer, et qui fait jaser parce qu’elle vit avec une femme. Puis le professeur d’italien, Chapman, suspecté d’entretenir des relations un peu trop intimes avec des lycéennes. Puis Emmy, la meilleure amie de Leon, qui raconte les méandres d’une amitié indéfectible rongée par la jalousie. Et enfin Seth, le père de Leo, anéanti. Les quatre personnages sont dotés d’une épaisseur psychologique remarquable, et l’autrice leur donne à chacun une voix et un relief bien particulier, les faisant vivre sous nos yeux, avec leurs émotions mais aussi avec leurs failles, et parfois leurs vices. Combien de temps une aussi petite ville peut-elle contenir son lot de scandales et de secrets avant d’imploser et de laisser le malheur s’insinuer ?

« Il n’y a que ceux qui ont tout ce qu’ils désirent qui peuvent marcher le nez en l’air. Les autres avancent les yeux rivés au sol en se demandant où se dissimule le prochain obstacle. »

Après le très remarqué et remarquable Blizzard, Marie Vingtras revient avec un roman choral puissamment évocateur, aux influences décidément américaines. On pense aux atmosphères de Twin Peaks et True Detective, ou aux romans de Russell Banks et Ron Rash, et on se plonge avec délice dans ce grand mystère que représente cette kyrielle de vies qui entrent constamment en collision et doivent tout au hasard des circonstances, ces âmes humaines si complexes, si tortueuses, où l’obscurité se mêle toujours à la lumière.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions L’Olivier, 19 août 2024, 272 pages 

2 commentaires sur “Les âmes féroces – Marie Vingtras

  1. Excellent article qui incitera, on l’espère, les lecteurs à aller vers ce livre ( et le précédent de Marie Vingtras, évoqué aussi dans cet article) . Ils ne devraient pas être décus.

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