La famille – Sara Mesa

Comme son titre l’indique, le roman entreprend de raconter une famille : le père Damian est avocat, laïc et admirateur fervent de Gandhi ; la mère Laura est plus effacée, se rangeant derrière les opinions de son mari et évacuant sa frustration dans sa cuisine. Viennent ensuite les enfants, l’ainé Damian, enrobé et mal dans sa peau, Rosa, plus rebelle, Aquilino, le petit dernier, futé et imperméable aux diktats parentaux, et enfin Martina, la cousine orpheline adoptée, perplexe face aux règles de ce nouveau foyer. Le lecteur est immergé sans préambule dans le quotidien de cette famille par l’incident du journal intime que Martina a l’interdiction de fermer à clé : « il n’y a pas de secrets dans cette famille ! » Par bribes, on découvre les bases de l’éducation dispensée par Damian père, toute en bienveillance et en valeurs, mais aussi faite d’injonctions et d’interdictions étranges, d’une grande froideur, et d’un flou total dans leur communication commune.

Sara Mesa n’a pas son pareil pour plonger au coeur du malaise des relations entre ses personnages, qu’elles soient familiales ou sentimentales. Tout est ambigu, retenu, pathétique, claustrophobique. Mais alors que dans Cicatrice ou Un amour les portraits des personnages étaient d’une précision chirurgicale, révélant ce que chacun cherchait à occulter ou oublier et comment leur noirceur et leurs traumatismes profonds influençaient leurs relations personnelles ; dans La Famille, la romancière s’attaque cette fois directement au noyau familial, qui éclipse ses membres qui sont ici à peine esquissés et demeurent flous, se diluant dans l’entité qui doit prévaloir, au détriment de chacune de leurs individualités : la Famille. Leurs contours sont dessinés par petites touches, par divers incidents marquants et fondateurs dans le développement de leur personnalité.

« Poser des questions, ça salit, songea-t-elle un jour, et elle se lava soigneusement le visage et les mains, sans bien comprendre ce que signifiaient ces mots qui semblaient si vrais, cette idée de se souiller juste parce qu’on se montrait curieux. »

La structure du roman, découpée en courts récits bien distincts les uns des autres, formant une succession de scénettes, presque des nouvelles à part entière, racontées dans un ordre totalement anarchique, passant d’une époque à une autre et d’un personnage à un autre, était parfaite pour révéler peu à peu les fissures de cette famille qui vit en vase clos, et sur laquelle l’autorité paternelle, bien que dépourvue de violence, est totale et écrasante. Les enfants eux-mêmes ne parviennent pas, des décennies plus tard, à appréhender réellement quelles étaient les dynamiques du foyer, quels étaient les fondements des règles soit-disant progressistes et humanistes qui y régnaient, et pourquoi chacun des enfants y a réagi de manière si différente. Les petits événements racontés dans chaque chapitre ont l’air anodins en apparence, et sans aucun lien les uns avec les autres. Et pourtant la romancière sème des indices, accumule les fausses pistes et les omissions, plongeant son lecteur dans le plus grand inconfort. Et c’est précisément ce qui se dégage de cette famille : personne n’est à son aise, tout le monde semble retenir son souffle et ses pensées profondes, chacune des relations nouées sous ce toit semble désagréable et affectée. Finalement, ce que montre ce récit kaléidoscopique, c’est non seulement le poids de l’éducation à l’âge adulte, mais également l’impact de la soumission, et en particulier la soumission patriarcale. Le seul reproche que je ferai peut-être au roman est de ne pas avoir été plus long, j’aurais aimé en apprendre davantage, gratter encore plus sous la surface des apparences.

« Il n’y a pas de grandes décisions, juste une cascade de petites, de minuscules décisions, qu’on dirait prises presque par hasard, alors qu’en réalité non. En réalité, prises dans l’incertitude mais aussi dans l’audace, une à une, pas à pas, librement. Prises pour le meilleur. »

Un roman extrêmement intelligent d’une des romancière les plus intéressantes du panorama littéraire espagnol actuel, aussi inconfortable sur le fond que sur la forme, et dont il ne faut pas attendre de réelles réponses. Par certains côtés, et avec ce roman peut-être davantage encore qu’avec les précédents, Sara Mesa me fait un peu penser à Joyce Carol Oates dans sa manière d’utiliser le malaise pour rendre palpables les troubles de ses personnages et révéler les dysfonctionnements relationnels et sociaux, en se penchant particulièrement sur l’adolescence et la construction de l’identité.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Grasset, traduit par Delphine Valentin, 10 avril 2024, 272 pages

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