Vents contraires – Almudena Grandes

« Quand le destin se lasse de son obstination, il devient enragé. »

Qu’est-ce qu’une famille ?

Dans un nouveau petit quartier résidentiel du sud de l’Espagne, dans les environs de Cadix, l’heure est aux emménagements. Dans l’une de ces maisons aux volets bleus balayés par les vents, se trouve Sara Gómez Morales, la cinquantaine, comptable échappée de la capitale pour aller trouver un meilleur air où dépenser sa fortune. Juste en face, s’installent Juan Olmedo, un médecin traumatologue d’une trentaine d’années, avec sa nièce de dix ans Tamara et son frère Alfonso, retardé mentalement depuis la naissance. Les nouveaux voisins s’observent d’abord de loin, avant de partager une femme de ménage du nom de Maribel, qui avec son fils Andrés, mutique au coeur tendre, va contribuer à former un lien entre les deux maisons, construisant peu à peu un noyau solide d’amitié, d’entraide et de complicité.

« Tous étaient des survivants, tous avaient survécu à une blessure mortelle, à la pointe d’un couteau, à une mort, une perte, une menace, à l’implacable mésaventure de leur naissance. Tous avaient un secret, et chaque secret personnel alimentait le court du secret commun, l’origine de cette force qui les unissait, qu’ils tiraient de leur union et à laquelle aucun ne pourrait renoncer sans se perdre à jamais, seul et terrorisé dans le camp ennemi. »

Tous les personnages de cette histoire portent en eux une histoire compliquée et faite de souffrance. Maribel, jeune mère célibataire abandonnée par le père de son fils, souffre de sa réputation dans le quartier et peine à joindre les deux bouts. Mais on s’interroge surtout sur Sara et Juan, dont l’histoire nous est contée à petits pas, dessinant les contours d’une tragédie intime ayant conduit à leur fuite de Madrid pour ce petit bout de refuge au bord de la mer. Juan tente de se remettre du deuil de son frère et de sa belle-soeur dont il était passionnément amoureux depuis l’enfance, tout en tâchant de faire au mieux pour sa nièce Tamara, devenue une orpheline inquiète et sombre. Sara quant à elle, ballotée entre ses parents biologiques et adoptifs, traîne une enfance de non-dits et de blessures d’orgueil, qui l’a conduite à rechercher perpétuellement sa revanche sur la vie et sur ceux qui l’ont trompée. Tous deux arrivent à Rota l’esprit brumeux, torturé, le passé hanté par des amours tragiques, des drames indélébiles, des déchirures intimes, et se voient peut-être offrir une chance de renouveau, balayés par le ponant et le levant.

« La mémoire d’une autre vie s’attaquait à ses pas comme un animal domestique, un vieux chien fatigué sans assez de force pour répondre aux appels de son maître, et ses petits exploits quotidiens résistaient bien à la perte de leur vernis, l’éclat toujours éblouissant de la nouveauté. »

Écrit quelques années avant Le Coeur glacéson immense chef d’oeuvre, Vents contraires assoit déjà Almudena Grandes comme l’une des plus grandes romancières espagnoles. Son roman déploie des trésors de finesse psychologique, révélant peu à peu non seulement les tenants et aboutissants des différents événements ayant conduit les personnages jusque là, mais également leurs états d’âme, leurs questionnements, leurs jalousies, tout ce qui a pu les pousser dans une direction inéluctable. J’ai adoré chaque minute passée en compagnie de ce roman dense, à l’intrigue extrêmement habile et au souffle puissant, qui plonge dans les racines de l’Espagne, son Histoire, sa société, ses inégalités, ses passions. Magnifique et bouleversant.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Livre de Poche, traduit par Gabriel Iaculli, 12 octobre 2011, 896 pages 

Un commentaire sur “Vents contraires – Almudena Grandes

  1. Coucou ! Le Cœur glacé m’avait été offert par une amie qui aime tout particulièrement cette autrice, et je l’avais commencé mais sans réussir à avoir de l’intérêt pour le personnage principal. Peut-être devrais-je me lancer dans un autre roman d’elle 🙂

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