Dans un futur plus ou moins éloigné, les robots et les drones sont légion, tout comme les désastres climatiques et les coupures de courant. Will Bear, la cinquantaine, sillonne les routes américaines dans son camping-car en compagnie de son pitbull, Flip, passant d’une mission à une autre. C’est un mercenaire, chargé tour à tour de voler, tuer, nettoyer, incendier, et tout un tas de missions plus glauques et improbables les unes que les autres. N’ayant pas véritablement d’existence légale, sans date de naissance, papiers, numéro de sécurité sociale, il répond à de multiples identités, s’étant surnommé la Nébuleuse brumeuse, et tâche en toutes circonstances de passer inaperçu, se cachant des innombrables caméras de surveillance et multipliant les téléphones portables jetables. Mais un jour, malgré toutes ses précautions, il est contacté sur l’un de ces téléphones par une jeune femme qui dit s’appeler Cammie et être sa fille biologique. Dès lors la routine bien huilée de Will déraille, et il ne peut s’empêcher d’être intrigué, alors que ses souvenirs, qu’il gardait pourtant soigneusement à distance, refont surface.
« Je n’ai jamais vraiment aimé raviver de vieux souvenirs. C’est juste que je n’aime pas la sensation qui avec, si vous voyez ce que je veux dire : le temps ralentit et il y a ce pressentiment insondable, on sent quelque chose bouger derrière soi, un éclair qui menace depuis trop longtemps, et il vaut mieux ne pas regarder par-dessus son épaule. »
Après le très dérangeant et génial Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon revient avec un nouveau roman difficile à classer, mélange de dystopie, de roman noir, et même parfois de comédie. Là encore on est bousculé, sans plus aucun repère, et perplexe face à ce narrateur dont la bonhommie contraste avec ses terribles agissements. L’auteur nous entraîne dans son esprit psychologiquement perturbé, et nous laisse hésiter sur ce qui se déroule effectivement dans ces pages. Cammie est-elle réellement sa fille, ou bien est-ce un piège ? Existe-t-il une vaste conspiration au centre de laquelle se trouve Will, ou bien ce dernier est-il tellement dérangé qu’il a totalement perdu le sens des réalités ? Les questions se multiplient à mesure que l’intrigue progresse pas à pas, au gré de chapitres courts et des États-Unis qui défilent derrière les fenêtres du camping-car. Ce futur parait dangereusement proche, flirtant entre le familier et l’étrange, ouvrant des perspectives angoissantes sur un monde de violence, de dérives technologiques et d’inégalités de plus en plus marquées.
« Si seulement j’étais resté invisible à mes yeux. »
J’aime énormément être bousculée dans mes lectures, et on peut compter sur Dan Chaon pour surprendre son lecteur et l’entrainer vers des dimensions inédites. Cela étant ce roman est quelque peu décevant au regard de son précédent. L’histoire en elle-même pêche un peu. Cela commence très bien, puis il y a quelques longueurs, et on a parfois l’impression de simplement accumuler les situations invraisemblables, avant un dénouement un peu trop précipité, et qui finalement ne nous éclaire pas véritablement sur les tenants et aboutissants. Par ailleurs l’auteur ne détaille pas les raisons d’être de ce nouveau monde, ce qui y a conduit, et laisse le lecteur découvrir au fur et à mesure des éléments qui sortent de son ordinaire contemporain. Finalement, en refermant ce roman, au demeurant très agréable à lire, j’ai trouvé qu’il manquait quelque chose pour y apporter un peu de densité, de complexité et d’inattendu.
Ma note
(3 / 5)
Éditions Albin Michel, traduit par Hélène Fournier, 1er mars 2024, 384 pages

