« Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »
Faut-il relire ses classiques ? Je fais partie de ces inconscients qui oublient que les grands lecteurs ne lisent en moyenne que 4000 livres au cours de leur vie, et qui se plaisent, plusieurs années après une première lecture, à se replonger dans les grands classiques de la littérature, au risque d’avoir la joie ou la déconvenue de voir des premières impressions définitivement contrariées.
L’histoire du roman de Tolstoï est bien connue, celle d’une femme d’une grande beauté, coincée dans un mariage sans amour avec un homme plus âgé, respecté et respectable, avec lequel elle entretient des rapports plutôt cordiaux jusqu’à ce que son chemin croise celui du comte Vronski, un officier russe qui interrompt sa cour auprès d’une jeune fille pour se lancer à la conquête de cette femme fatale. Érodée par les condamnations sociales et la mise au ban de la femme adultère, cette histoire d’amour passionnel ne manquera pas de tomber en déliquescence, enfermé dans une spirale délétère.
« Tu voudrais également un but dans chacun de nos actes, tu voudrais que l’amour et la vie conjugale ne fissent qu’un —cela ne saurait être. Le charme, la variété, la beauté de la vie tiennent précisément à des oppositions de lumière et d’ombre. »
Mais le titre est trompeur car le roman tourne en réalité autour de deux personnages, qui vont connaître des trajectoires opposées : Anna bien sûr, mais aussi Constantin Levine, l’alter ego littéraire de Tolstoï lui-même (comme l’était déjà Pierre dans Guerre et Paix), propriétaire terrien préoccupé par la question paysanne et ne cessant de s’interroger sur son absence de foi. Alors que le désespoir de Levine au début du roman, accablé par ses avancées agricoles et par le rejet de celle qu’il aime depuis toujours, se mue peu à peu en espérance, tandis qu’il affronte ses questionnements sur la mort, l’amour, le devoir, la religion ; Anna, énergique, admirée, captivante, va quant à elle s’effondrer sous le poids des conventions, de l’isolement, de la jalousie, et de la culpabilité. Tous deux évoluent dans les mêmes cercles familiaux, amicaux et mondains, mais ne se rencontreront pourtant qu’une seule fois au cours du roman, au moment précis où leurs deux destinées semblent atteindre leur paroxysme, chacun étant sur le point de voir irrémédiablement basculer son existence. À la fin du roman, alors qu’Anna a rendez-vous avec la tragédie, Levine, après des années d’errances et de questionnements métaphysiques, aboutira à une révélation qui changera sa vision de la vie.
« Ne sommes-nous pas tous jetés sur cette terre pour nous haïr et nous torturer les uns les autres ? »
Léon Tolstoï excelle dans le portrait de ses personnages, faisant preuve d’une finesse psychologique remarquable et offrant à chacun une évolution significative de son caractère, au gré des circonstances et des épreuves. Des personnages assez stéréotypés dans l’univers de Tolstoï puisqu’on en retrouve les contours chez ceux présents dans Guerre et Paix. Avec cette galerie d’individus formant partie de l’aristocratie russe, il dénonce la mesquinerie et l’hypocrisie de cette société qui ne pardonne pas les méfaits assumés mais encouragent ceux qui se déroulent a l’abri des regards, tout en accordant un traitement différencié à l’homme et à la femme. Il souligne par ailleurs à maintes reprises, notamment par les observations de Levine, le gouffre profond opposant cette aristocratie et le peuple, semblant dessiner les origines de la révolution russe de 1917. La religion enfin est un thème récurrent, et particulièrement le pardon chrétien, tout comme l’opposition entre le bien et le mal, interrogeant le sens de la morale.
« Ma vie intérieure ne sera plus à la merci des événements, chaque minute de mon existence aura un sens incontestable, qu’il sera en mon pouvoir d’imprimer à chacune de mes actions : celui du bien ! »
En me replongeant dans ce roman fleuve, je me suis aperçue à quel point les impressions de ma lecture adolescente étaient devenus floues. Les personnages en particulier me sont apparus de manière très différente, bien plus nuancés que dans mon souvenir, en particulier Alexis Karénine et le comte Vronski. Quant à Anna, alors que j’avais vibré pour cette héroïne romantique et son désir de vivre entièrement sa passion, je n’ai vu cette fois que son instabilité psychologique, ses changements d’humeur agaçants, sa vanité et son extrême égoïsme. La plume en revanche est toujours aussi belle, et cette immersion dans la société russe de l’époque absolument captivante, même si je pense avoir de beaucoup préféré Guerre et Paix.
Éditions Folio, traduit par Henri Mongault, 13 octobre 1994, 1168 pages


Relire des classiques, une de mes grandes envies pour 2024. Mais j’ai commencé plus modestement avec des contes de Maupassant….
De mon côté, j’avoue que j’ai eu du mal avec cette lecture en raison des longueurs et des personnages qui m’ont semblé plutôt antipathiques. J’ai persévéré jusqu’à la page 500 et puis je me suis résolue à abandonner !