Guerre et Paix – Léon Tolstoï

« Vis tant que tu es en vie, tu mourras demain, comme j’aurais pu mourir il y a une heure. Et vaut-il la peine de se tourmenter quand ce qui vous reste à vivre n’est qu’une seconde, à côté de l’éternité ? »

Que n’a t-il pas déjà été dit sur ce monument de la littérature classique russe ?

Le roman s’ouvre en 1805, quelques mois avant la terrible bataille d’Austerlitz, et Moscou bruisse des rumeurs de guerre contre cet importun corse qui a eu l’audace de s’être auto-proclamé empereur. Très vite en effet, on quittera les salons bourgeois, les salles de bal et les propriétés familiales, pour les camps militaires. Si le roman fourmille de personnages, il s’attache avant tout à trois familles. Ainsi dès le début du récit on fait la connaissance du prince André Bolkonski, mal marié et déjà désabusé par la vie, qui part pour la guerre en laissant sa femme enceinte aux soins de son père tyrannique et de sa soeur la princesse Maria, femme d’une grande moralité malgré son physique ingrat et qui rêve d’amour sans trop y croire ; mais aussi celle de son ami Pierre Bezoukhov, jeune homme timide et maladroit qui du jour au lendemain devient un riche héritier et ne comprend pas le renversement de l’opinion à son égard, incapable de déceler l’hypocrisie et les courbettes intéressées. Mais surtout, c’est la famille Rostov qui attire les regards, notamment les trois enfants : Nicolas, qui s’apprête à partir pour le régiment pour la première fois et laisse derrière lui sa très jeune fiancée Sonia, orpheline élevée par la famille ; Natacha, encore jeune adolescente dont le charme et la pétulante joie de vivre font déjà tourner les têtes ; et enfin le petit dernier Petia.

« Ce qui surtout lui donnait envie de pleurer, c’était la révélation soudaine de la terrible contradiction qui existait entre ce quelque chose d’infiniment grand et d’indéfinissable qu’il y avait en lui et ce quelque chose d’étroit et de corporel qu’il était et que, même elle, elle était aussi. Cette contradiction était pour lui une souffrance et une joie. »

Bien que la chronique familiale soit au coeur même du roman, c’est également celle d’un peuple dans son ensemble, revisitant l’effet de ces années de guerre sur toute une société en mutation ; et si l’élite aristocratique est prédominante, cela n’empêche nullement de laisser se déployer un panorama de l’ensemble des castes sociales. Ce roman dévoile une galerie de personnages extraordinaire et d’une grande richesse, dont la densité perd au premier abord le lecteur mais qui contribue à restituer une société compacte et vivace. Les personnages secondaires sont multiples et tous essentiels pour former ce tableau de la société russe de l’époque, tandis que les personnages principaux sont brossés avec une précision et une humanité qui nous les rend terriblement attachants, malgré, ou bien plutôt, grâce à leurs défauts. Tolstoï est en particulier assez sévère envers les femmes, soit qu’elles soient intelligentes mais laides, ou bien belles mais sottes, tandis que les hommes, lorsqu’ils sont empêtrés dans leur dévotion aveugle à l’empereur et au régiment, perdent parfois également un peu de leur superbe lorsque leur enthousiasme démesuré pour la guerre à venir se mue en profonde désillusion. Pierre, qui est pourtant dépeint dans les premières lignes comme gauche et quelque peu ridicule, est sans doute le plus complexe de tous, tant son évolution tout au long du roman est importante, et ses questionnements aussi insondables que poignants. Il ne serait sans doute pas déraisonnable de considérer que c’est dans ce personnage que l’on retrouve le plus la personnalité même du romancier.

« Et tous les hommes lui semblaient être comme ces soldats, cherchant à échapper à la vie, qui par l’ambition, qui par le jeu, qui par l’élaboration des lois, qui par les femmes, qui par les distractions, les uns par les chevaux, d’autres par la politique, ou par la chasse, ou par le vin, ou par les affaires de l’État. Rien n’est insignifiant, rien n’est important, tout se vaut : pourvu seulement qu’on puisse y échapper de son mieux ! se disait-il. Pourvu que je ne la voie pas, cette terrible vie ! »

Au-delà du romanesque et de l’attrait des personnages, c’est bien évidemment avant tout un roman historique, qui perce à nu l’âme russe en nous offrant l’une des plus importantes pages de son histoire, tout en déconstruisant quelque peu le mythe de Napoléon pour réhabiliter des héros russes quelque peu malmenés par la postérité. Tolstoï n’est d’ailleurs pas tendre envers les méthodes de l’historien, qui réécrit l’histoire et juge ses acteurs à l’aune de ce qu’il a pu advenir par la suite, s’intéressant moins au déroulement des événements qu’à l’aboutissement, qui seul gagne sa place dans le grand roman national. Tolstoï réaffirme ici l’apanage du romancier, qui prend ses libertés avec la partialité des livres d’histoire pour donner sa faveur aux motivations des hommes, au peuple plutôt qu’aux empereurs, aux destins personnels plutôt qu’au cadre diplomatique international. Ses réflexions passionnantes sur le rôle et les faiblesses de l’historien, sur les mensonges opérés après les faits pour leur redonner un lustre glorieux, sur l’oubli de certains acteurs au profit d’autres, le mènent ainsi à prétendre accéder à la vérité uniquement lorsque le romanesque vient s’ajouter aux faits historiques, puisqu’il est mû par la conviction que l’histoire n’est pas faite par les grands hommes mais par cette succession infinitésimale de décisions, de hasards et d’incertitudes, tout en soulignant au fond une certaine absence de liberté de l’individu, écrasé par le poids de l’histoire et de la destinée.

« Tout homme vit pour soi, exerce sa liberté pour atteindre des fins particulières et sent de tout son être qu’il peut ou non accomplir tel ou tel acte mais, dès l’instant qu’il l’a accompli, cet acte accompli à un certain moment devient irrévocable et appartient à l’histoire, où il cesse d’être libre mais prend une signification prédéterminée. »

Cette fresque historique qui va de 1805 à 1812 et choisit pour toile de fond les guerres napoléoniennes, a donc pour particularité de mêler roman, récit historique et essai sur l’Histoire et les historiens, en particulier dans le second tome. Aux événements historiques qui sont retracés comme des témoignages livrés à hauteur des hommes qui l’ont vécu, vient s’ajouter un romanesque fou où se jouent l’amour, la famille, les intrigues, l’argent, la religion, et le sens même de l’existence. Un tel chef d’oeuvre intimide à plus d’un titre, à commencer par sa longueur, sa densité, et sa réputation. Le style incomparable de Tolstoï éblouit pourtant le lecteur dès les premières lignes, et la lecture de ce colosse frappe par sa fluidité, son humanité et son émotion. Ces quelques 2000 pages passent comme dans un souffle tandis qu’on assiste le coeur battant aux entrelacements des destinées individuelles et de la marche implacable de l’Histoire.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Le Livre de Poche, traduit par Élisabeth Guertik, 25 août 2010, 1952 pages

4 commentaires sur “Guerre et Paix – Léon Tolstoï

  1. pfou, moi j’ai essayé deux fois et j’ai eu du mal! Comme dit mon père: « page 163 et ils sont TOUJOURS dans la bibliothèque… »
    Mais je vais retenter, forte de ton enthousiasme.

  2. Tu me donnes envie de le lire! J’avais essayé de le lire il y a quelques années mais j’avais arrêté au bout de 5 pages à cause de l’horrible traduction…. Je lis sur une liseuse et j’avais téléchargé le livre depuis la plateforme Projet Gutenberg (on peut y trouver les classiques et les livres dont les droits d’auteur sont tombés dans le domaine public). Je vais essayer de me procurer cette version. On notera l’importance du traducteur! 🙂 Merci pour les extraits que tu as choisis, je vois effectivement que le traducteur de cette édition est bien meilleur! Même pas peur pour les 2000 pages, je suis en train de lire « Lonesome Dove » (Pulitzer 1986) un régal de western sur 843 pages. Cela se dévore! C’est un échauffement avant Guerre et Paix! Merci pour ton article.

  3. Je l’ai terminé il y a peu ! J’ai absolument adoré le 1er volume, en revanche le deuxième a été plus laborieux, trop de descriptions militaires…

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