Un coeur si blanc – Javier Marías

« Ce que l’on tait devient un secret que l’on finit tout de même parfois par raconter. »

« Mes mains ont la couleur des vôtres ; mais j’ai honte de porter un cœur si blanc. » En empruntant le titre de son roman à Shakespeare, Marías  lie les forfaits de Macbeth à l’intrigue de son histoire d’une manière que son lecteur devra peu à peu découvrir.

Le roman s’ouvre sur une scène de suicide crue, celle d’une femme mettant fin à ses jours alors qu’elle revient de son voyage de noces. Un bond dans le temps nous ramène alors au narrateur, qui n’est pas étranger à la malheureuse puisqu’il est son neveu, et plus précisément et curieusement encore, le fils de sa soeur, mariée au jeune veuf éploré. Juan vient lui-même de se marier avec Luisa, traductrice comme lui. Ce sont des jeunes gens simples, sans histoires, si ce n’est l’attention particulière qu’ils portent aux mots et à leur sens. Il a tout pour être heureux et pourtant, un malaise s’est installé depuis le matin de son mariage, qui ne fait que s’amplifier à mesure que certaines choses font, ou refont, surface. Il y a tout d’abord, lors de la réception, cette conversation étrange avec son père, qui tient des propos énigmatiques sur les secrets entre mari et femme. Puis cette scène à La Havane durant leur voyage de noces, durant laquelle ils surprennent les propos inquiétants d’un couple dans la chambre contigüe. Le pressentiment d’un désastre imminent ne fait que s’accroître avec les semaines, tandis que Juan est souvent appelé à l’étranger pour son travail, laissant à Luisa le soin de construire un foyer en son absence, dans une nouvelle maison inconnue. Mais peut-être finalement tout vient-il de cet événement dont son père n’a jamais voulu parler, ce veuvage survenu par deux fois, dans des circonstances floues, avant qu’il n’épouse finalement la mère de Juan. Ce malaise grandissant devient un lent poison qui semble se diffuser dans leur mariage, et il est impossible de savoir où l’auteur cherche à nous entrainer.

« C’est l’inconvénient de tout événement non enregistré, ou pire, ni su ni vu ni entendu, car il n’y a plus aucun moyen de le restituer. Le jour où nous n’étions pas ensemble ne nous verra jamais réunis, ce qu’on allait nous dire au téléphone que nous n’avons pas décroché ne sera jamais dit, pas la même chose et pas dans le même esprit ; et tout sera légèrement différent ou radicalement, faute d’avoir osé répondre, par indécision. »

Ce roman devient de plus en plus intriguant à mesure que les pages défilent, l’auteur semblant se perdre dans de nombreuses digressions, à première vue sans aucun rapport avec l’histoire, avant que l’on ne s’aperçoive à quel point elles viennent éclairer le lecteur sur la nature humaine et ses travers, et par ricochet sur l’intrigue en tant que telle. Réduite à sa plus simple expression, cette dernière peut paraître mince, et tout le talent de Marías est justement dans tout ce qui vient l’étoffer en périphérie, lui donnant un relief terrible. Peu à peu, par le biais de souvenirs ou de réflexions qui semblent anodines mais qui participent à la tension, le narrateur apporte des réponses, met des mots sur le malaise qu’il ressent depuis son mariage. Au fur et à mesure s’égrènent des réflexions sur nos relations aux autres, sur les liens de cause à effet, sur l’influence du hasard qui n’est que la somme d’un ensemble de petites décisions que nous prenons à chaque minute. Surtout, c’est un roman sur l’importance des mots, ceux qui sont mûrement réfléchis et ceux qu’on oublie aussitôt dits, sur la décision cruciale que l’on prend en choisissant de parler ou bien de se taire. Doit-on tout raconter ? Les secrets de famille sont-ils destinés à rester secrets ? Et dans quelle mesure ont-ils une influence sur nos vies tant qu’ils sont tus ?

« J’ai fait l’action et j’ai accompli l’exploit et j’ai commis l’acte, l’acte est un fait et c’est un exploit et c’est pourquoi on le raconte tôt ou tard (…) voilà mon exploit et te le raconter maintenant est mon cadeau, et tu m’aimeras davantage en apprenant ce que j’ai fait, même si l’apprendre tache ton coeur si blanc. »

Je pense que ce roman est sans aucun doute l’un des meilleurs de l’écrivain espagnol, maîtrisé de bout en bout et diablement intelligent. Le style est érudit, travaillé, presque hypnotique avec de longues phrases aux allures proustiennes qui semblent se déployer au service des mots et de leur sens profond, laissant l’inquiétant secret faire lentement son chemin entre les pages.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Folio, traduit par Anne-Marie Geninet et Alain Keruzoré, 15 mai 2008, 400 pages

3 commentaires sur “Un coeur si blanc – Javier Marías

  1. Je ne connais pas cet auteur mais je dois dire que ta chronique m’intrigue.
    Je prends note et te remercie pour la découverte 🙂
    Bonne journée !

  2. Hello !
    Je découvre complètement ce livre et cet auteur par ton article. Il est probable qu’il finisse dans ma PAL 🙂
    A bientôt !

Laisser un commentaire