Dracula – Bram Stoker

« J’aime les ombres et tout ce qui est obscur, rien ne me plaît tant que d’être seul avec mes pensées. »

Tout le monde connait la légende du comte Dracula, la plus célèbre des vampires, ayant inspiré toute une ribambelle de références dans la culture populaire. J’étais très curieuse de découvrir le roman, et de m’éloigner ainsi du folklore afin de revenir aux origines, aux inspirations de Bram Stoker, et aux nombreuses interprétations que ce texte recèle.

« Entrez de votre plein gré, entrez sans crainte et laissez ici un peu du bonheur que vous apportez ! »

Un jeune notaire, Jonathan Harker, est envoyé dans les Carpathes afin de régler les derniers détails de l’acquisition d’une propriété dans la campagne anglaise par le comte Dracula. Ce dernier l’accueille dans son château perdu dans des montagnes lugubres et peuplées de loups hurlant à la mort. Très vite, le jeune homme s’interroge sur ce mystérieux comte au regard dur et froid, qui disparait durant la journée et semble faire durer les formalités. Les nuits passent, et Jonathan fait la malheureuse rencontre de trois femmes, aussi séductrices que dangereuses, et qu’il tente de fuir avant de réaliser qu’il est prisonnier. Torturé par l’angoisse, Jonathan explore le château à la recherche d’une issue avant de découvrir le comte, dormant dans une caisse de bois emplie de terre. Le récit se déplace ensuite en Angleterre, aux côtés de Mina, la jeune fiancée de Jonathan. En attendant son retour, celle-ci demeure chez son amie, Lucy, elle-même sur le point de se marier. Or le comportement de cette dernière devient de plus en plus inquiétant, elle s’affaiblit, souffre de crises de somnambulisme, et semble retrouver dans la nuit une forme sombre aux yeux rougeoyants… La santé de Lucy se dégradant, son ami le Dr Seward, psychiatre officiant dans l’asile d’aliénés du voisinage, appelle à son chevet le grand professeur Van Helsing pour tenter de sauver la jeune fille.

« Se pouvait-il qu’un rêve fût plus terrible que ce filet aux mailles sombres et mystérieuses qui se refermait sur moi ? »

Dès les premières lignes, l’angoisse et les ténèbres se déploient et ne quitteront jamais le récit. On y retrouve la narration sous forme de témoignages et journaux, tenus par différents narrateurs, style très répandu dans la littérature victorienne et cher notamment à Wilkie Collins. Cela permet une multiplicité de points de vue ainsi qu’une émotion plus tangible que si le narrateur était omniscient et de ce fait, impersonnel et inapte à rendre compte de la tension ambiante. Cela a aussi malheureusement l’inconvénient de provoquer certaines lenteurs dans l’intrigue et des redites lorsque plusieurs personnages racontent un même événement, rendant ainsi le récit quelque peu inégal. Un petit défaut qui n’entame cependant en rien le charme fascinant de cette histoire.

« Quand le comte nous vit , il ricana hideusement, découvrant ainsi des canines longues et pointues ; mais aussitôt l’affreux sourire fit place à un froid regard empli d’un dédain suprême. »

Publié en 1897, ce roman n’est pas la première référence à la figure du vampire dans la littérature, et on sait notamment que Carmilla de Sheridan le Fanu avait fait forte impression sur Bram Stoker. Mais c’est néanmoins celui qui personnifiera durablement le mythe, dont les traits et la personnalité demeureront dans la postérité, représentant à jamais l’archétype du vampire. De plus, il demeure un incontournable du genre tant le symbolisme y est fort, cristallisant les angoisses de l’ère victorienne en abordant ce que ses contemporains considéraient avec le plus de malaise : la mort et la sexualité.

« Si je dois mourir de la main de quelqu’un, que ce soit de la main de celui qui m’aime le plus. »

À une époque où la terreur semée par Jack l’Éventreur est encore dans tous les esprits, et où la criminologie et la psychanalyse sont en plein essor, Dracula représente ce qu’il y a de plus pervers et de plus inquiétant en ce qu’il est perpétuellement ambivalent, aux frontières de tout ce qui existe : ni vivant ni mort, déployant un charme séducteur irrésistible tout en étant profondément repoussant par l’horreur qu’il incarne, il est le tentateur qui détourne de la morale et plonge ses victimes sur les voies de la dépravation. Ce roman incarne l’affrontement entre l’ère victorienne et la modernité, questionnant le rôle des femmes, de la religion et du progrès des sciences. Il s’agit en effet d’un moment charnière du développement scientifique, et il est intéressant de constater que ce sont deux médecins, très soucieux de la solidité irréfutable des preuves, qui se lancent sur les trousses d’un monstre défiant toutes les lois de la nature humaine. Ici la logique scientifique s’oppose aux superstitions, et l’archaïsme d’un vieux continent européen à la brillante et moderne ville de Londres.

« La nature a voulu que même la mort, menaçante de temps à autre, porte en soi l’antidote aux terreurs qu’elle inspire. »

Au-delà d’une première lecture délicieusement horrifique, bien que relativement modérée pour des lecteurs contemporains bien plus coutumiers du genre que nos ancêtres victoriens, Bram Stoker offre un roman passionnant et foisonnant de réflexions sur son époque. Un chef d’oeuvre à lire et relire.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Actes Sud, traduit par Lucienne Molitor, 30 octobre 2001, 602 pages

2 commentaires sur “Dracula – Bram Stoker

  1. J’aime beaucoup l’atmosphère de ce roman, que j’ai lu deux fois à l’adolescence. Un classique à lire.

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