Si rude soit le début – Javier Marías

« L’avenir était si tentant qu’il valait la peine d’enterrer le passé, le lointain tout comme le récent, surtout si ce passé menaçait de gâter cet avenir qui, en comparaison, semblait si favorable. »

Notre narrateur, Juan de Vere, revient sur ses jeunes années, dans le Madrid des années 1980. Il avait alors vingt-trois ans, et démarrait dans la vie avec insouciance et naïveté. Son père lui a obtenu un poste de secrétaire privé auprès du célèbre cinéaste Eduardo Muriel, qui très vite le fait entrer dans ses bonnes grâces et dans son intimité, faisant de son protégé un « prolongement de lui-même ». Vivant quasiment à demeure, Juan est aux premières loges de la vie conjugale de Muriel avec sa femme Beatriz Noguera. Le couple cohabite tout juste, faisant chambre à part depuis des années et Beatriz subissant humiliations et injures sans broncher, au grand étonnement du jeune homme, pour qui cette femme plus âgée est aussi sensuelle qu’énigmatique. Il commence à la suivre, à guetter ses faits et gestes, cherchant dans son comportement la raison pour laquelle Muriel lui en veut tant. Ignorant tout de cette filature, et s’inquiétant de rumeurs concernant l’un de ses proches amis, médecin éminent, selon lesquelles il aurait eu une « conduite indécente envers une femme », Muriel charge Juan d’enquêter afin de découvrir si elles sont fondées. Il doit alors se rapprocher du docteur, l’inviter à sortir le soir et l’inciter à des confidences sur sa vie sexuelle. D’abord réticent, Juan se prend au jeu et est entrainé malgré lui dans un passé fait de secrets, où drames politique et personnel étaient bien souvent inextricablement liés.

« C’était quelqu’un qui savait déjà ce que cela signifie de renoncer à quelque chose, qui savait d’expérience que l’amour arrive toujours mal à propos à ses rendez-vous. »

Dans ce roman d’apprentissage qui vire rapidement au voyeurisme, le lecteur se voit plongé aux côtés de Juan dans cette Espagne postfranquiste qui tente sans succès d’enterrer les hontes du passé. Il est question ici de trahison et de pardon, de justice et de vengeance ; l’auteur explore les zones d’ombre, fouillant l’intimité et les méandres du désir. La (relative) innocence du narrateur, qu’il se reproche lorsqu’il livre son récit alors qu’il est un homme mûr, mais aussi son insouciance, lui qui vit sa jeunesse à l’ère de la Movida et de la liberté, offre un contraste particulièrement efficace avec ce qu’il entraperçoit de l’expérience de ses ainés. Et on ne peut en effet qu’être frappé par cette ambiance si particulière dans le Madrid de ces années-là, tout juste délivrée d’une chape de plomb dont elle porte encore des stigmates, et dans le même temps incroyablement vivante à mesure que la nouvelle société espagnole se dessine.

« Mais je n’avais pas encore appris que le temps ne guérit de rien, pas plus qu’il n’apaise quoi que ce soit »

C’est un roman difficile d’accès mais remarquable, d’une grande richesse et finesse, intelligent, bien construit, et qui rend vivace l’atmosphère de ces quelques mois passés en compagnie du couple formé par Eduardo et Beatriz. Je l’ai lu en espagnol, mais en parcourant l’édition française je dois dire avoir été décontenancée par la traduction, jusqu’au titre même, emprunté à Shakespeare. Le style est verbeux, Javier Marías ayant une prédilection pour ces longues phrases dans lesquelles on se perd un peu et qui entrecoupent les dialogues entre les personnages de considérations intérieures du narrateur et d’anecdotes diverses sans rapport apparent avec l’intrigue. Mais peu importe, on finit par s’habituer à la plume particulière de l’auteur, captivé par le roman qui termine en apothéose dans les derniers chapitres.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Folio, traduit par Marie-Odile Fortier-Masek, 12 septembre 2019, 608 pages

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