Par une mer basse et tranquille – Donal Ryan

« C’est la partie la plus importante de mon histoire, c’est mon histoire, et puis il se mettait à rire, ou parfois à pleurer, ou bien les deux un peu en même temps. Cela semblait aussi ridicule, aussi vain, de rire que de pleurer. Cela semblait être la même chose, le flux et le reflux d’une même eau, l’inversion insidieuse de l’un et de l’autre, nuit, jour, nuit, jour, nuit. »

Le dernier roman de Donal Ryan surprend par sa forme, puisqu’il fait se succéder trois portraits d’hommes. Nous faisons d’abord la connaissance de Farouk, un médecin syrien décidé à fuir les bombardements et à trouver asile en Irlande avec sa femme et sa fille. Pour cela, il lui faudra faire confiance à l’un de ces passeurs qui fondent leur fortune sur les peurs des exilés prêts à prendre tous les risques pour traverser la Méditerranée. Ensuite, vient le tour de Lampy, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui vit avec sa mère et son grand-père dans la campagne irlandaise. Il se sent désoeuvré, en manque de repères, et supporte de plus en plus mal son travail à la maison de retraite. Depuis que sa petite amie l’a quitté, il a le coeur brisé et ne rêve que de s’échapper de sa morne existence, par n’importe quel moyen. Enfin, c’est le tour de John, un homme malade et sur le point de mourir, qui décide de délivrer une longue confession de ses nombreux péchés. Trois hommes qui se relaient sur le devant de la scène, qui dévoilent chacun une part d’humanité crue, et sur lesquels on ne cesse de s’interroger, collectant peu à peu les indices, jusqu’à la fin du roman qui s’accélère brutalement et fait figure d’uppercut, révélant comment finalement, toutes ces histoires se sont trouvées liées et à quel point les destins se frôlent.

« Aucune âme n’est d’un blanc pur, excepté celle des nouveaux-nés. Mais il y a des hommes dans ce monde qui feront le mal sans relâche, sans la moindre compassion, et il y en a dans ce monde qui préféreraient mourir plutôt que de nuire à autrui, et puis il y a le reste d’entre nous qui oscillons entre les deux. »

Donal Ryan démontre à nouveau son talent pour insuffler une voix à ses personnages. Chacun des trois récits est brûlant de vérité, et ces hommes semblent s’incarner sous nos yeux, leurs failles, leur détresse, leurs fautes. Trois hommes d’âge différent, d’origine différente, qui ne semblent rien avoir en commun si ce n’est toutes ces petites choses qui fourmillent dans leurs pensées, ces réflexes d’éducation, ces manques, ces souffrances, ces petites joies, ces lâchetés… Chacun des récits a une intonation différente, une narration au service de la personnalité qui est racontée : celui de Farouk semble du domaine du conte, empreint de poésie malgré le drame qui s’y déroule ; celui de Lampy est plus terre-à-terre, plus brut et trivial, enfantin parfois ; et enfin celui de John renferme plus d’amertume, de noirceur. Tous célèbrent les histoires, celles qui servent à chasser la peur et à renforcer les liens, mais aussi celles qui, détournées, se font au profit des moins scrupuleux.

« Comment peut-on se sentir, se demandait-il, quand on est au bord de la mort et qu’il faut encore vivre jour après jour comme si de rien n’était ? L’effroi surgit-il parfois, la terreur des derniers instants ? »

Bien sûr, au-delà des drames intimes dévoilés à tour de rôle par ces trois hommes et de la palette d’émotions qu’ils peuvent susciter, l’esprit humain cherche le lien, le grand dessein du créateur, peinant à deviner dans les détails où l’auteur veut mener son lecteur, pour finir par abandonner et se laisser porter par le style de Donal Ryan et sa merveilleuse habileté à manier les mots. Mais rien ne serait sans l’épilogue, ces quelques dernières pages, plus nerveuses, plus précises, presqu’anodines et pourtant assassines, qui sont un point culminant, une véritable leçon de littérature.

Ma note 3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

Éditions Albin Michel, traduit par Marie Hermet, 31 mars 2021, 256 pages

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