Les Saint Charles – Molly Keane

« Nos bonnes manières subsistaient et se prolongeaient, interminables comme les jours. »

Je poursuis mon exploration de la littérature irlandaise avec un pan moins contemporain et l’oeuvre de Molly Keane, que j’ai adoré découvrir avec Les Saint Charles, un roman qui a pour moi tous les atours d’un grand classique irlandais.

« Des choses arrivèrent dans notre maison, qui, avec le recul, semblent n’être arrivées que dans ma tête. À part le souvenir parfait que j’en garde, elles se sont évanouies. »

Notre narratrice, Aroon, que l’on sait dès le début du roman condamnée à devenir une vieille fille solitaire, y raconte l’histoire de sa famille, les illustres Saint-Charles, une famille anglo-irlandaise noble et bien comme il faut. À travers des souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle raconte aussi l’histoire d’une classe sociale déchue, désargentée, désoeuvrée mais malgré tout campée sur ses grands principes. Les hommes de la famille sont connus pour leurs gros appétits en tous genres, dilapident le peu d’argent qu’il leur reste aux courses de chevaux, enchainent les maitresses, négligent l’entretien de leurs propriétés et les rappels pressants de leurs créanciers. Les femmes quant à elles, se contentent d’afficher un froid dédain et de s’occuper à la (mauvaise) peinture et au jardinage. Aroon grandit avec le constant et désespéré besoin d’être aimée : de ses parents, de son frère, de sa gouvernante, d’un éventuel amoureux illusoire. Elle s’efforce de plaire tandis qu’on ne lui oppose que cruauté et humiliations. Nous sommes à une époque où l’on n’attendait pas grand chose des jeunes filles, hormis qu’elle ne fasse pas trop honte à leur famille et éventuellement qu’elles se marient, perspective à laquelle les parents d’Aroon semblent avoir renoncé depuis longtemps, l’observant tour à tour avec une indifférence glacée et une pitié encombrante pour son absence de charmes. Car Aroon se décrit elle-même comme trop grande, trop grosse, trop maladroite. L’époque n’est pas encore à la célébration des formes féminines, et elle s’efforce de bander ses seins pour les aplatir le plus possible, pliant les genoux pour paraitre moins perchée. Malheureusement rien n’y fait, et le monde se charge de lui rappeler qu’elle ne correspond pas aux canons de beauté.

« Il s’était servi de moi, il m’avait rabaissée, faisant dégringoler quelque chose de plus profond que ma vanité, et il suffisait d’un mot pour que je le lui pardonne. Mon attachement à lui n’avait ni rime ni raison. »

On se prend de pitié pour cette pauvre jeune fille en perpétuel besoin d’amour et de reconnaissance, qui se retrouve bien souvent l’objet des moqueries de son entourage, sans qu’elle ne comprenne la moitié des sous-entendus dont elle fait l’objet. Naïve et gauche, elle est aveugle à tout ce qui se joue autour d’elle, en particulier les secrets de famille et les sujets que la convenance interdit d’aborder : l’argent et la sexualité. Mais bien entendu, ce qu’Aroon ne voit pas, perdue dans ses rêveries romantiques sans espoir, le lecteur le perçoit avec une clarté aussi infaillible que caustique. Le roman prend ainsi des airs de tragi-comédie, oscillant sans cesse entre l’émotion et un humour féroce. Servi par une plume splendide et précise, le récit se moque de ces vieilles familles sur le déclin, où rien ne compte tant que les bonnes manières (titre original par ailleurs du roman) au détriment de l’estime de soi, de la fidélité, ou du bonheur.

« Dans ce creux de froid et de vérité, je renonçai à mes rêves, leur coeur de vérité, leurs ailes d’espoir se recroquevillant jusqu’à l’absurdité : je savais que je resterais ainsi à jamais, inchangée, fille véritablement mal aimée. »

Ce roman est une très belle surprise, et les pages défilent à mesure que l’histoire de cette famille se déroule sous nos yeux, jusqu’à une fin tout simplement jubilatoire.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions de la Table Ronde, traduit par Simone Hilling, 27 mai 2014, 392 pages

Laisser un commentaire