Constellations – Sinéad Gleeson

« L’expérience d’un corps, de la vie d’une personne, est une trajectoire existentielle ; un ensemble particulier de circonstances n’affectant qu’un seul individu. »

Et si l’histoire d’une vie se racontait avant tout par l’histoire du corps ? Enfant, terrassée par de terribles douleurs à la hanche, on a diagnostiqué à Sinéad Gleeson une monoarthrite qui a nécessité de nombreuses et lourdes opérations chirurgicales. Ce ne sera pourtant pas la seule fois que son corps aura besoin de la médecine, du cancer à la grossesse, en passant par tous les petits et grands à-côtés. Sinéad Gleeson raconte tout, puisant dans la littérature le pouvoir d’exorciser la souffrance, comme d’autres ont puisé dans l’art : à l’instar de Frida Kahlo, Virginia Woolf, ou encore Susan Sontag, la douleur devient inspiration.

« S’engager dans l’écriture, dans l’art, c’est s’engager à vivre. »

Constellations n’est pas un livre sur la maladie, ou sur la mort ; c’est un livre sur la vie du corps, en particulier celui des femmes, et plus spécifiquement encore peut-être celui des femmes en Irlande. Sinéad Gleeson y livre son expérience, son combat pour survivre, ses allers-retours incessants à l’hôpital, son acharnement à faire reconnaitre sa douleur aux médecins, souvent indifférents et humiliants. Mais si son récit est très personnel, intime, incroyablement habité, il est aussi dans le même temps absolument universel. La grande force de ce livre est qu’elle inscrit son témoignage au sein de ceux d’autres femmes, artistes et anonymes, irlandaises ou non. Elle relaie par bribes les expériences de sa mère, de sa grand-mère, de son arrière grand-mère. Celles des femmes ayant marqué l’histoire, la culture, l’art, ou la science et dont tout le monde se souvient, mais aussi celles d’inconnues, ayant offert leurs traits et leur histoire à l’opinion publique aux détours de leurs tragédies intimes.

« Avec les femmes qui les ont précédées, ces armées de mères et de Marie Madeleine, des femmes qui attendaient tant du monde ; des femmes qui ne demandaient jamais rien ; des femmes qui parcouraient ces collines en criant dans le vent ; des femmes disparues, accablées par le sort ; mais aussi des femmes parties en quête d’une vie meilleure, ou celles qui ont réussi à s’accomplir, dans la paix ou le chaos ; des femmes qui ont trouvé ce qu’elles cherchaient ; et toutes les femmes qui ont affronté l’avenir et les épreuves sans un regard en arrière. »

L’autrice démontre comment le corps des femmes a non seulement systématiquement été traité différemment de celui des hommes, mais surtout comment il a été utilisé comme une arme retournée contre elles. Revenant notamment sur les débats précédant le référendum irlandais sur l’avortement de 2018, elle explique comment le corps devient un objet politique, lancé en pâture sur la place publique pour que tout un chacun y appose son opinion. Ailleurs, elle rappelle comment les attributs féminins, à commencer par les cheveux, jouent un rôle crucial dans la perception de la femme et de sa moralité. Ou encore comment la maternité, sa présence ou son absence, est un moyen de leur imposer le choix de la société. Elle inscrit son propos dans l’histoire irlandaise et en particulier dans le rôle écrasant qu’a joué l’église catholique dans la stigmatisation des femmes, rappelant par exemple les terribles couvents Madeleine. Constellations est ainsi une compilation de réflexions personnelles, culturelles, historiques, politiques, révélant le rôle indissociable du corps dans la construction de l’identité individuelle.

«  »Nos corps sont sacrés, sans aucun doute, mais souvent, ils ne nous appartiennent pas en propre. Il y a notre corps d’hôpital, fait de rivières de cicatrices ; la forme quotidienne que nous présentons au monde ; celle, sacro-sainte, que nous montrons à nos amants – nous créons nos différents corps comme autant de poupées russes et tentons d’en garder un qui ne soit que pour nous. Mais lequel gardons-nous ? Le plus grand ou le plus petit ? »

Je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec le brillantissime I am I am I am dans lequel Maggie O’Farrell recensait ses nombreux frôlements avec la mort. Constellations m’a semblé s’inscrire dans une démarche similaire : raconter la vie, la féminité, le féminisme, au travers de ce que subit le corps. Cette comparaison involontaire a, je l’avoue, plané sur ma lecture, dérobant quelque peu à ce texte une part de son originalité. Si j’ai un reproche à faire à ce livre, c’est sans doute son côté un peu chaotique, comme un pot-pourri de ressentis qui se mêlent à des données médicales mais aussi à des références littéraires et artistiques. Certains passages m’ont paru un peu longs et redondants, certaines thématiques se répétant parfois à plusieurs moments du livre.

« Quand je pense à notre histoire, ce sont ces femmes que je vois. Les invisibles, et la rage qui gronde dans l’air. La complainte collective de leur absence de choix. »

Cela n’empêche nullement ce récit d’être incroyablement puissant, parfois difficile à lire mais merveilleusement écrit, d’une intelligence rare et percutante. Il devient terriblement poignant dans ses passages les plus personnels, dans lesquels Sinéad Gleeson aborde ses propres expériences avec le deuil, la maladie, la maternité, et où l’émotion prend le pas sur la réflexion. On ne peut qu’être bouleversé par la résilience et le courage qui imprègnent ces pages. Espérons que ce livre ait été aussi profondément cathartique pour son autrice qu’il le sera pour ses lecteurs, qui ne peuvent manquer d’avoir l’impression de tenir entre leurs mains une lecture indispensable.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions La Table Ronde, traduit par Cécile Arnaud, 11 février 2021, 304 pages

3 commentaires sur “Constellations – Sinéad Gleeson

    1. Oui je comprends, c’est par moments difficile à lire je suis d’accord. Pour ma part cela ne m’a pas empêchée de le trouver intéressant et parfois très émouvant, mais je pense que c’est le genre de livre avec lequel le lecteur a un rapport très personnel. Ça passe ou ça casse !

Répondre à Ceciloule - Pamolico Annuler la réponse.