En lisant Tourgueniev – William Trevor

Avertissement aux âmes sensibles, ce roman est d’une tristesse infinie…

Une femme d’une cinquantaine d’années, enfermée depuis longtemps dans un asile en Irlande, voit son quotidien bousculé lorsque l’établissement en question, comme tant d’autres dans la seconde moitié du XXe siècle, est contraint de fermer ses portes. Mortifiée à l’idée de retrouver l’extérieur et sa famille, elle se souvient des raisons qui l’ont conduite ici. Un début qui n’est pas sans rappeler Le testament caché de Sebastian Barry et qui soulève donc à nouveau la question de ces asiles pour femmes qu’on enfermait à tour de bras pour des raisons aussi diverses que fallacieuses : folie, désobéissance, adultère, érotomanie,… bref des femmes bien trop libres au goût de leur entourage.

« La vie n’a rien du fleuve tranquille ; elle va dans tous les sens, avec des allées et venues dans le temps. Le présent est à peine là ; l’avenir n’existe pas. De toutes les bribes éparses qui font la vie d’un être, la seule chose qui compte, c’est l’amour. »

Marie-Louise se souvient de l’époque où, jeune fille vivant dans un petit village rural irlandais à la fin des années 50, elle avait accepté, par dépit, ennui et sans se poser vraiment de questions, d’épouser un homme bien plus âgé qu’elle, tenant une draperie en ville avec ses deux soeurs. Un enfermement dans un mariage malheureux qu’elle n’aura de cesse de regretter, se lamentant que personne ne l’ait prévenue et protégée. À peine arrivée sur le lieu de leur voyage de noces, les doutes l’assaillent et elle dépérit, jour après jour, sous le joug tyrannique de ses deux belles-soeurs plus venimeuses l’une que l’autre, et auprès d’un mari faible et taiseux, accablé par les crises de jalousie et le feu des critiques de ses soeurs, malheureux devant la distance qui se creuse avec sa femme. Il se met à l’écart, retarde le moment de rentrer chez lui et traine de plus en plus souvent au bar, laissant Marie-Louise à son désoeuvrement, tout en s’inquiétant de plus en plus de son comportement pour le moins excentrique et qui fait de plus en plus jaser en ville.

« Enfermée à double tour dans sa mansarde ou accroupie au milieu des pierres tombales de la famille Attridge, Marie-Louise faisait ses délices de ces rêveries intimes sur lesquelles la mort n’avait pas plus de prise que sur les amours d’Elena et d’Insarov. »

En revenant d’une visite à ses parents un dimanche après-midi, Marie-Louise décide de pousser son vélo jusque chez sa tante et son cousin à la santé fragile, dont elle était amoureuse plus jeune et qu’elle n’a pas revu depuis des années. Une relation tout en délicatesse, en pudeur, en poésie se noue immédiatement entre eux, et elle revient en cachette, dimanche après dimanche. Ensemble, ils s’assoient entre les tombes d’un vieux cimetière abandonné et il lui lit les romans russes, à commencer par ceux de Tourgueniev.

« Mais il l’écoute encore lui parler du pêcheur de Tourgueniev. C’est ainsi que son cousin lui a fait la cour, en la faisant accéder à l’univers d’un romancier : c’était la seule chose en leur pouvoir, lui, d’offrir, elle, de recevoir. Et pourtant la passion est née, seule forme de consommation de leur amour. »

Le roman s’écoule doucement, se coulant dans le quotidien de cette femme qui n’attend plus rien de la vie si ce n’est un peu de tranquillité, le loisir de se plonger dans ses doux souvenirs sans être dérangée. C’est le récit d’une solitude, d’un coeur brisé, d’un amour pur et fugitif, jusqu’à un dernier chapitre magnifiquement écrit et chargé d’émotion, que j’ai terminé la larme à l’oeil. Cette douce musique mélancolique du quotidien plane souvent dans les romans de William Trevor. Je pense avoir préféré Cet été-là, mais En lisant Tourgueniev est à nouveau une bouleversante plongée dans l’existence de ces femmes irlandaises à l’âme blessée, écrasées par leur condition et les convenances dans un pays tiraillé entre deux religions. Et que dire du style de l’auteur, si puissant et évocateur…

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Libretto, traduit par Cyril Veken, 4 novembre 1998 2013, 256 pages

 

 

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