Une seconde vie – Dermot Bolger

Ce roman a été ma première lecture de confinement, et mon esprit a malheureusement été un peu trop distrait pour l’apprécier à sa juste valeur. J’ai eu beaucoup de mal à lire, à me concentrer, et pourtant, c’est un roman magnifique.

« J’ai parfois l’impression que tu aurais préféré ne pas survivre. En dehors de ton coeur, qu’il faut surveiller, et de quelques légères blessures, tu t’en es sorti indemne. C’était un miracle, et cependant, la plupart du temps, tu restes simplement assis là, sans même essayer de me parler. »

Sean Blake vient d’avoir un grave accident de la route. Il plane au-dessus de son corps, et observe la scène avec détachement et sérénité. Il se sent bien, et bientôt se trouve entouré de toutes sortes de visages, figures du présent et du passé. Pourtant parmi eux, il y en a un qui le perturbe, un jeune homme qui le regarde avec un sourire méprisant. Il est si familier, pourtant impossible de mettre un nom sur cette physionomie. Après avoir été cliniquement mort pendant plusieurs minutes, Sean est réanimé par les ambulanciers. Quelle chance de se voir offrir une seconde vie… Vraiment ?

« Ivrognerie, violence domestique, n’importe quel péché était accepté, à condition de rester caché. Les couvents et les asiles étaient des lieux indispensables où ce qui pouvait salir la respectabilité était dissimulé. »

Dans les mois qui vont suivre, Sean va avoir du mal à se couler à nouveau dans le moule de sa vie. Il regrette d’avoir été arraché au voile douillet que semblait lui offrir la mort, ce qui le culpabilise vis-à-vis de sa femme et de ses enfants. Incapable de redevenir lui-même, il s’interroge sur son identité. Adopté à quelques mois, il est déterminé, plus de trente ans plus tard, à découvrir ses origines, à comprendre quel a été le sort de sa mère biologique, et surtout à mettre un nom sur ce jeune homme qui le hante. Entre souvenirs du passé et réapprentissage du moment présent, le roman explore avec finesse et émotion les limites de l’identité. Qu’est-ce qui définit un individu ? Est-ce notre propre passé, celui de nos parents, celui de nos ancêtres ? Peut-on être défini par ce qu’on pourrait appeler des vies antérieures ? Et, a fortiori lorsque l’on est un enfant adopté, notre vie est-elle influencée par nos parents biologiques ou par ceux qui nous ont élevé ? Quelle part réserver à chacun pour construire sa propre histoire ? Des questions complexes auxquelles Sean n’a pas de réponse et qui vont le lancer sur la piste de ces jeunes filles irlandaises enfermées dans des couvents, marquées du sceau de la honte et du péché, et dont on arrachait les bébés sitôt nés pour les faire adopter par des familles « respectables ». Sur la piste aussi des hommes et femmes vivant à l’époque de la Grande Famine, par le biais de souvenirs troublants qui semblent appartenir à quelqu’un d’autre. Sur la piste enfin de ses souvenirs d’enfant difficile, perturbé par la question de la filiation, et de ses parents adoptifs, dont il va tenter de comprendre les motivations.

« Le problème quand tu as été adopté, c’est que tu peux être n’importe qui. Tu essayes des vies différentes pour voir si elles te vont. J’ai voulu poursuivre un fantôme afin qu’il finisse par reposer en paix. »

Voici en somme un roman ambitieux, qui aborde des thématiques passionnantes, mêlant questions de société et histoire de l’Irlande, tout en plaçant l’humain au centre de tout. Sean est incroyablement attachant malgré son égoïsme parfois, écorché vif en quête de racines afin de pouvoir pleinement assumer sa propre paternité. Elisabeth, sa mère biologique, qui intervient parfois comme narratrice dans le récit, est bouleversante en jeune fille sacrifiée sur l’autel de la réputation et d’un catholicisme hypocrite. D’un côté il y a une femme passant sa vie à attendre son premier né, à espérer le revoir juste pour s’assurer qu’il va bien. De l’autre, un homme déterminé à s’effacer mais qui après avoir fait l’expérience de la mort, saisit une chance d’exister enfin. Un roman empli de souffrances et de rédemption, servi par une plume toute en pudeur et retenue.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Folio, traduit par Marie-Hélène Dumas, 13 juin 2013, 368 pages

 

Un commentaire sur “Une seconde vie – Dermot Bolger

Laisser un commentaire