Lucy – William Trevor

Irlande, début des années 1920. La situation est tendue à Enniseala, où vit le capitaine Gault avec sa femme et sa fille Lucy. La guerre d’indépendance est terminée, mais pas les Troubles. De nombreuses familles sont déjà parties sous la menace, la région se vide de ses habitants apeurés. La femme du capitaine est anglaise, et ils vivent dans une grande et belle demeure, Lahardane. Cela suffit pour qu’ils deviennent l’objet des détestations. D’abord ce sont les chiens qui sont retrouvés empoisonnés dans la cour. Puis une nuit, trois jeunes hommes arrivent les bras chargés de bidons d’essence. Le capitaine dégaine un fusil, tire, blessant l’un d’eux à l’épaule. Dès lors ils n’ont plus le choix : pour leur sécurité, ils doivent fuir la région et gagner l’Angleterre.

« C’est un drame, en Irlande, que pour une raison ou pour une autre, nous soyons encore et toujours obligés de fuir ce qui nous est cher. Nos patriotes vaincus sont partis, nos grands comtes, nos émigrants de la Famine et maintenant, les pauvres en quête de travail. L’exil fait partie de nous. »

La petite Lucy, huit ans, ne comprend pas ce brusque départ. Elle se sent profondément enracinée sur ces terres irlandaises, attachée aux longues étendues de plage, à la forêt accueillante, aux chiens errants, aux histoires locales dont on l’a bercée toute son enfance. Sa décision est prise, elle ne partira pas. Elle fait un petit baluchon et part se cacher dans la forêt, espérant empêcher l’inévitable, et se blesse en faisant une mauvaise chute. Ses parents la chercheront en vain et, ayant retrouvé une petite sandale échouée sur la plage, auront la conviction qu’elle est morte noyée. De ce terrible quiproquo va naître une tragédie dévastatrice pour cette famille. Les années passent, nous suivons Lucy, hantée par la culpabilité, tandis que personne n’arrive à joindre ses parents pour leur apprendre leur erreur, les laissant murés malgré eux dans le deuil. Lucy grandit, va à l’école, tombe amoureuse, et attend. Tandis que nous assistons au déroulé de la vie d’une jeune fille, puisque le roman s’étire des années 1920 jusqu’aux années 1990, c’est aussi toute l’histoire récente de l’Irlande, et de l’Europe, qui se joue sous nos yeux.

« Désormais passés maîtres dans l’art de modifier une phrase déjà commencée, de la laisser mourir ou de la chasser d’un sourire, ils s’abandonnaient à l’absence de familiarité de ce lieu où ils étaient arrivés, marqués par l’infirmité du chagrin. »

En refermant ces pages, j’étais écrasée par le sentiment que ce roman était infiniment déprimant. La tragédie n’est jamais loin dans l’oeuvre de William Trevor, mais contrairement à Cet été-là, qui dégageait un charme et une grâce qui sublimaient le récit, Lucy est le roman de l’écrasante solitude et de l’impossible rédemption. On ne peut que se désoler du sort de cette petite fille, puis jeune femme, qui vit une vie en demi-teinte, ne se pardonnant jamais son geste irréfléchi d’enfant, et ne s’autorisant aucun bonheur.

« Sa tranquillité leur est un étonnement. Et pour cela, elles viennent, pour être de nouveau stupéfaites qu’il règne ici une telle paix. Une paix que ne mentionnent pas les on-dit passés ou présents. La calamité a façonné une vie lorsque, jadis, le sort s’est montré trop cruel. La calamité façonne l’histoire qui se colporte, elle est la raison de son existence. Ce qu’elles savent, elles, de plus, est-ce le doux fruit qu’a récolté un tel malheur ? Elles aiment à le penser – elle l’a senti. »

Si ce roman m’a moins séduite, il n’en reste pas moins que William Trevor est un maître de la peinture du quotidien, adepte des phrases courtes et précises, sans fioritures inutiles. Son style est au service de la vie qu’il cherche à raconter, faite de monotonie, de désillusion et de désoeuvrement. Roman de la solitude et de l’exil, il décrit merveilleusement les effets ravageurs de l’histoire irlandaise sur des familles entières, et dans le même temps, des choix qui déterminent les êtres. Car aucun des personnages de cette histoire n’est qu’une victime des événements, ils sont tous à leur manière victimes également de leurs propres décisions : celle des jeunes irlandais décidés à incendier une maison, celle des parents précipitant leur départ, celle de Lucy à refuser le changement…

Ma note 3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

 

Éditions Points, traduit par Katia Holmes, 20 juin 2013, 352 pages

 

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