Zona frigida – Anne B. Ragde

« J’ai fermé les yeux et j’ai plongé dans le regard de l’ours. Celui de la baie de Vibe. Un ours en vie dans une nature hostile, au milieu de l’océan Arctique, de la zone dite froide, Zona frigida, où l’amour n’existe pas, où les animaux deviennent blancs pour se fondre dans le paysage et souffrent pour trouver à manger, sans jamais connaitre une seconde de répit ni se reposer sur leurs lauriers. »

Ce roman est l’illustration parfaite de l’adage selon lequel il ne faut pas se fier aux apparences. C’est le cas des personnages de cette histoire, mais aussi du livre lui-même, dont les premières pages laissaient présager un certain ennui, alors que le récit prend une toute autre tournure passés quelques chapitres.

Bea est une trentenaire à la dérive, caricaturiste, alcoolique, vivant seule en compagnie d’une perruche nommée Andersen, enchaînant les histoires d’amour brèves et sans avenir. On assiste au début du roman aux derniers préparatifs de la jeune femme avant ses vacances, pour une destination qui a de quoi étonner : elle s’apprête en effet à passer une semaine dans le Spitzberg, ce désert norvégien de froid et de glace. On comprend assez vite que ce voyage cache en réalité un sombre dessein, qui ne nous sera donné à connaître que bien plus tard. Pour autant, arrivé à ce stade le lecteur est déjà bien accroché.

« La mer glaciale était une arme formidable, une arme qui recouvrirait tout cela jusqu’à la fin des temps. »

Le voilà embarqué en compagnie de Bea et d’une dizaine d’autres passagers à bord d’une croisière unique. Entre touristes fortunés en quête de sensations et vieux loups de mer aguerris à ces contrés hostiles, on échappe pourtant miraculeusement aux clichés, et cette petite compagnie devient, au fur et à mesure de ce huis clos pourtant oppressant à bien des égards, extrêmement familière. Bea en particulier, antipathique au premier abord, nous apparaît petit à petit fragile, drôle, intelligente, et surtout profondément meurtrie, suscitant une empathie profonde. Elle s’attache irrémédiablement le lecteur tant elle est à fleur de peau, bouleversante de sincérité, déchirée entre son projet de départ et la métamorphose que cause en elle le spectacle de la nature. Les jours passent, les voyageurs s’observent, se jaugent, au gré des escales sur la terre ferme, toujours dans la crainte de l’ours, géant magnifique et mortel. La tragédie s’esquisse sous nos yeux, tandis que, la gorge nouée, nous oscillons entre la magnificence du décor et la tension palpable qui règne à bord.

« Le seul sentiment qui soit plus fort que le chagrin, c’est la peur. »

C’est un roman noir, et paradoxalement d’une grande splendeur, empreint d’une vitalité rafraîchissante. Il m’a été impossible de me détacher de ma lecture, non seulement à cause de l’intrigue initiale tournant autour des mystérieux secrets de notre narratrice, mais aussi pour toutes celles, plus accessoires mais tout aussi prenantes, qui se nouent au fur et à mesure du voyage. Dans ce roman dense et intelligent, il est question de traumatisme, d’amour, de résilience, ou encore d’écologie qui, une fois n’est pas coutume, est traitée avec une subtilité rare. Les hommes tissent des liens et se rassurent, tandis qu’ours, phoques ou oiseaux, évoluent à leurs côtés dans une nature intransigeante et cruelle.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions 10/18, traduit par Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain, 16 mai 2012, 360 pages

 

3 commentaires sur “Zona frigida – Anne B. Ragde

  1. le premier Ragde que j’ai lu, je l’ai moins recommandé et offert que la trilogie Neshbov mais je l’ai beaucoup aimé et je me souviens comme j’étais plongée dedans. C’est un plaisir de lire ton avis 🙂

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