Virgin Suicides – Jeffrey Eugenides

Résumé :

Jeunes, belles et fragiles, les cinq filles Lisbon se suicident en l’espace d’une année. Difficile de comprendre ce qui se passe derrière les murs de la villa familiale : un quotidien étouffant, une mère plus sévère que les autres, une folie contagieuse… Des garçons du quartier, effrayés et fascinés, observent les filles s’effondrer une à une. Devenus adultes, ils s’interrogent encore.

« Nous savions que les filles étaient nos jumelles, que nous existions tous dans l’espace comme des animaux qui avaient la même peau, et qu’elles savaient tout de nous alors que nous étions incapables de percer leur mystère. Nous savions, enfin, que les filles étaient en réalité des femmes déguisées, qu’elles comprenaient l’amour et même la mort, et que notre boulot se bornait à créer le bruit qui semblait tant les fasciner. »

Mon avis :

En entamant ce roman, j’avais bien sûr en tête le film de Sofia Coppola. Il fait partie de mes films cultes, dont je vénère la réalisation, l’atmosphère, le jeu d’acteurs et la bande originale. C’est assez rare que je découvre un roman après son adaptation cinématographique, et je pense que mon amour pour le film ne pouvait que conduire à une déception à la lecture. Les images, la musique de Air, tout était bien trop présent à mon esprit, et surtout, le parti pris est radicalement différent.

Le film est doux et lumineux là où le roman était moite et étouffant. Les filles, et en particulier Lux interprétée par Kirsten Dunst, y sont séduisantes, évanescentes, presque irréelles, alors qu’elles représentent dans le roman avant tout un concentré d’adolescence, y compris dans ses aspects les moins reluisants. De manière générale, le roman est assez cru et prolifique en détails d’odeurs et d’autres sécrétions corporelles féminines. Les garçons sont fascinés par leurs règles, leur transpiration, leur vernis écaillé, leur saleté aussi souvent. Et il n’y a pas que les filles Lisbon dont l’image est un peu écornée, mais aussi celle de cette petite bande de garçons. Leur fascination vire au voyeurisme malsain, ils collectionnent tout ce qui a pu appartenir aux filles, y compris les déchets les plus inutiles, et la narration est celle d’hommes bedonnants et chauves, quelque vingt à trente ans après les faits, toujours fascinés par des jeunes filles à peine pubères. Le roman introduit un côté un peu glauque qui m’a mise assez mal à l’aise, et qui, bien que présent dans le film, y était sublimé par l’esthétique et certains arrangements avec le texte.

« Elle gardait le visage baissé, se déplaçant dans son oubli du monde, les tournesols de ses yeux fixés sur le drame de sa vie que nous ne comprendrions jamais. »

Pour l’essentiel, mis à part quelques détails sans grande importance, l’histoire est exactement la même. Cinq filles d’une même famille qui se suicident toutes en l’espace d’une année. Qu’y avait-il de particulier dans cette famille qui ne paraissait pourtant pas sortir de l’ordinaire ? Quel poison s’est répandu pour les conduire ainsi les unes après les autres au geste irréparable ? Car bien sûr, la réponse ne peut se résumer à quelque chose d’aussi simpliste que des parents trop stricts. Leurs jeunes voisins mènent l’enquête, eux qui ont passé des années à étudier les soeurs Lisbon comme des papillons sous verre, se posent toujours la question des années plus tard et entreprennent d’interroger toutes les personnes pouvant témoigner d’une part de la vérité. Qui sont ces garçons exactement, cela reste flou, le narrateur n’étant qu’un « nous » jamais réellement identifié. Chaque aspect de la vie des filles est disséqué, et on ne connaîtra même pas le prénom ou l’âge de leurs admirateurs. Je dois dire que ça a été une lecture assez rebutante pour moi, j’ai peiné avec les longues retranscriptions de chaque témoignage de Madame Untel, ainsi qu’avec les longues digressions sur les causes éventuelles de ces suicides. Je n’y ai pas retrouvé tout ce qui faisait le charme du film, ce qui était certainement à prévoir, mais de manière plus générale je n’ai accroché ni avec le ton du roman ni avec aucun de ses personnages.

« A la fin, leur âge, ou le fait qu’elles soient des filles, n’importait pas, mais seulement que nous les avions aimées, et qu’elles ne nous avaient pas entendus les appeler, qu’elles ne nous entendent toujours pas, ici dans notre cabane dans l’arbre, avec nos crânes dégarnis et nos ventres mous, tandis que nous appelons à sortir de ces pièces où elles sont entrées afin d’être éternellement seules dans le suicide, qui est plus profond que la mort et où nous ne trouverons jamais les éléments pour les reconstituer. »

Mais finalement contrairement aux apparences, le roman ne porte pas tant sur les filles Lisbon que sur la petite communauté qui les entourait. D’ailleurs, elles sont l’objet de tous les fantasmes mais personne n’était capable de les distinguer les unes des autres. Au fond, ceux qui sont également passés au microscope ce sont ces voisins, prêtres, médecins, professeurs, toujours prompts à commenter et critiquer les moindres faits et gestes de cette famille qui deviendra l’incarnation de tout ce qui semble aller de travers dans leur petite ville, sans jamais s’interroger sur leur propre conduite. Comme si ce suicide collectif pouvait suffire à épurer l’air autour d’eux, à conjurer le sort. Il semblerait pourtant qu’il n’ait fait que constituer le premier signe d’une société malade et incapable de protéger ses enfants de ses dérives. Tout le malaise planant sur cette banlieue des années 1970, proprette et bien sous tous rapports, est assez oppressant, et c’est sans doute l’aspect le plus réussi du roman. De belles adolescentes insaisissables et meurtries, une communauté voyeuse mais indifférente.

Ma note 3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

 

Éditions Points, traduit par Marc Cholodenko, 7 octobre 2010, 256 pages

 

4 commentaires sur “Virgin Suicides – Jeffrey Eugenides

  1. Je l’avais lu en VO il y a quelques années. Je l’avais bien aimé, même si – pour une fois – je crois quand même avoir préféré le film (que j’ai vu ensuite !)

    1. Je pense que j’aurais davantage aimé si je l’avais lu avant de voir le film…!

  2. C’est vrai que le film met la barre très haute. Sofia Coppola est une excellente réalisatrice. Je n’ai pas eu l’occasion de lire le livre. De cet auteur, j’avais adore « Middlesex » que j’avais lu en VO et étudié pendant mes études. Je le recommande!

    1. Oui je me le suis noté celui-ci, c’est celui qui a remporté le prix Pulitzer, ce qui est souvent une valeur sûre !

Répondre à laroussebouquine Annuler la réponse.