Jude l’obscur – Thomas Hardy

Résumé :

Tout en exerçant son métier de maçon, Jude Fawley rêve d’une vie meilleure et s’acharne à acquérir le savoir et la culture. La passion qui naît en lui pour sa cousine Sue, mariée à un maître d’école, va lui faire entrevoir d’autres horizons de bonheur et les conduire tous deux à la perdition.

« En amour, la tragédie habituelle du monde civilisé n’a aucun rapport avec les tragédies naturelles ; elle est fabriquée artificiellement par des gens qui, s’ils suivaient leur instinct, se quitteraient avec soulagement. »

Mon avis :

Il y avait bien trop longtemps que je ne m’étais pas replongée dans mes classiques victoriens ! En relisant Jude l’obscur, je me suis demandée ce qui me plaisait tant dans ces romans, en particulier dans ceux de Thomas Hardy justement. On ne peut pas dire qu’il y ait de multiples rebondissements et un suspense haletant. Ce qu’il décrit est délicieusement suranné, et je me perds avec délectation dans ces pages, ne voyant pas le temps passer. Chez Thomas Hardy, je pense que ce qui me séduit, en dehors bien entendu de son style incomparable qui à lui seul justifierait la lecture de ses romans, c’est ce profond réalisme. Un réalisme dans la description du Wessex, cette région pourtant imaginaire qui correspondrait aujourd’hui au Dorset, et de la vie à la campagne, qui comprend son lot de beautés champêtres mais aussi d’isolement, de pauvreté et d’injustices. Il décrit avec une acuité extraordinaire la société de son époque, et plus précisément les petites gens, ceux que la vie n’épargne pas et qui sont toujours inexorablement rattrapés par le malheur, quelles que soient leurs luttes pour y échapper. Avec Tess d’Urberville, Jude l’obscur est l’un des romans les plus pessimistes de Thomas Hardy. Le premier était par essence consacré à démontrer l’injustice de la condition féminine, et le sort cruel qui attendait les jeunes filles trop jolies ou trop innocentes pour leur bien. Le second adopte cette fois le regard masculin, prouvant par là-même que les conventions de l’époque n’épargnaient aucun des deux sexes.

« Il vit cela avec les yeux de l’esprit, le temps d’un éclair, comme à la lueur d’une lampe mourante on pourrait distinguer un avertissement inscrit sur un mur, avant qu’il disparût dans l’obscurité. Puis cette faculté de discernement lui fut retirée, et Jude perdit tout sens critique devant cette impression nouvelle de plaisir violent : avoir trouvé une source d’intérêt et d’émotion jusqu’alors insoupçonnée, bien qu’elle eût toujours été à portée de sa main. »

On fait la connaissance de Jude alors qu’il est encore un jeune garçon. Orphelin, il vit chez une tante rigide et sèche, et se prend d’admiration pour le maître d’école du village, Mr Phillotson, qui s’apprête à partir pour la ville de Christminster et ses collèges d’érudit. Jude est alors résolu : lui aussi il s’instruira et partira pour cette cité merveilleuse afin de devenir un éminent docteur. Il apprend seul, tant bien que mal, le latin et le grec, fera tous les sacrifices pour se procurer des livres, et s’astreindra à une discipline de fer pour étudier dur tout en complétant son apprentissage de tailleur de pierre, qui n’est destiné qu’à lui permettre d’économiser pour son grand départ. Mais comme Tess avant lui, il va faire une rencontre qui va tout bouleverser : une jeune femme, Arabella, va lui faire tourner la tête et le faire dévier du droit chemin. Coquette, malhonnête et perfide, elle le trompera pour aboutir à ses fins. C’est le début d’une longue série d’ennuis pour Jude. Sa tante l’avait pourtant prévenu : dans cette famille, on ne se marie pas si on veut échapper au malheur.

« Leurs vies étaient gâchées, pensait-il, par l’erreur fondamentale de leur union, par le fait d’avoir établi un contrat permanent sur un sentiment temporaire, n’ayant aucun rapport avec les affinités qui, seules, rendent tolérables la vie commune. »

Jude l’obscur est donc avant tout une passionnante et riche réflexion sur le mariage, ce qui est d’autant plus éclairant quand on sait que Thomas Hardy lui-même n’était pas très heureux en ménage… L’analyse est très fine, incarnée par les deux personnages principaux, Jude et Sue, sa cousine, dont il tombe passionnément amoureux, à son grand malheur. Il est très intéressant de constater à quel point leurs points de vue changent tout au long du roman. Lorsqu’ils se rencontrent, Jude est discipliné, bourré de principes moraux qui tantôt le conduisent à ne pas en dire assez quand il l’aurait fallu, tantôt à discourir savamment alors qu’il aurait dû être attentif. Il est religieux mais pas dévot, plutôt mû par une soumission de principe. Sue quant à elle, est son exact opposé, ce qui semble justifié dans le roman par le fait qu’elle ait vécu à Londres, et de surcroît en compagnie d’un homme, en toute chasteté bien sûr. Elle est extrêmement critique vis-à-vis de la religion, et étonnamment libre et désinvolte, en particulier en ce qui concerne les conventions sociales. Tous deux vont progressivement opérer des revirements inattendus, provoqués par les chagrins et les déceptions.

« Je pense que le monde social où nous enferme la civilisation n’a pas plus de rapport avec notre forme réelle que les figures conventionnelles des constellations n’en ont avec la véritable carte du ciel. »

On a là tous les éléments d’une tragédie, et on sent bien que ces deux-là vont jouer de malchance. Et pourtant ce roman est non seulement magnifique, tant dans ses descriptions que dans la profondeur des personnages, mais aussi extraordinairement fin et moderne pour l’époque. Les réflexions sur le mariage, sur les rapports entre les hommes et les femmes, et même sur l’accès à l’éducation, vont à contre-courant des idées qui prévalaient alors. J’ai trouvé qu’on sentait, comme dans Tess d’Urberville, une certaine révolte chez Thomas Hardy contre la rigidité de ses contemporains. Au travers de deux destins tragiques, il dénonce la religion, l’élitisme, l’absence d’ascension sociale, les carcans dans lesquels on enferme les êtres contre leur volonté. La pression que l’on faisait subir aux femmes et qui devait se solder par un mariage si elles souhaitaient être un tant soit peu considérées, rejoignait finalement celle qui pesait également sur les hommes lorsqu’ils commettaient l’erreur d’être inconscients. On ressent énormément d’empathie pour Jude, dont le seul crime finalement a été d’avoir cru qu’il pourrait obtenir tout ce qu’il voulait s’il se donnait les moyens d’y arriver. Malheureusement pour lui, ses ambitions professionnelles, ses aspirations culturelles, et son amour pour Sue vont se heurter violemment aux réalités de l’existence, alors même qu’il se sera comporté sa vie durant comme un homme honnête et travailleur. C’est ce qu’il y a de plus déchirant, le voir se débattre entre ses désirs et les contraintes imposées par la société, ainsi que l’inéluctabilité de son destin.

C’est triste mais c’est splendide, comme toujours chez Thomas Hardy, et je ne peux que vous encourager à lire ce beau roman !

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions Le Livre de Poche, traduit par F. W. Laparra, 8 janvier 1997, 480 pages.

6 commentaires sur “Jude l’obscur – Thomas Hardy

  1. Tu as piqué ma curiosité et m’a donné très envie de lire ce roman! J’avais étudié Tess d’Ubervilles à la fac mais je préfère de loin « Loin de la foule déchaînée » (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé l’adaptation cinématographique avec Carrey Mulligan de 2015). L’as-tu vu? Ce roman qui me semble assez complexe de par la profondeur des personnages me fait très envie! Très jolie photo!

    1. Oui je l’ai vue, c’est une très belle adaptation, même si j’ai trouvé qu’elle enjolivait un peu (mais bon c’est le cinéma…!) Je te conseille aussi Les Forestiers si tu veux lire du Hardy, c’est mon préféré 😉

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