Trajectoire – Richard Russo

Résumé :

À la veille de Thanksgiving, Janet s’impose d’affronter un étudiant qui lui a rendu un devoir plagié.
Nate se demande bien pourquoi son frère Julian lui a proposé de l’accompagner en voyage organisé à Venise.
Ray, agent immobilier, doit trouver le moyen de vendre à un couple de Texans la maison de Nicki.
Et Ryan, lui, a beau se méfier des producteurs de cinéma, il traverse les États-Unis pour se voir offrir un marché de dupes.

« Les gens sont comme les tableaux : ils existent dans le temps et l’espace réels, mais aussi dans les yeux de celui qui les regarde. »

Mon avis :

Vous reprendrez bien une petite dose d’humanité ?

Contre toute attente, y compris les miennes, cet ouvrage a été un coup de coeur, que je peine à m’expliquer moi-même. Car en effet, Richard Russo nous invite tout simplement dans la vie de monsieur et madame tout-le-monde, des vies banales, des gens ordinaires. Et pourtant il réussit à rendre leurs histoires bouleversantes. En quelques lignes à peine, l’auteur crée l’empathie envers ses personnages, dans la vie desquels on se sent tout de suite immergé. Les moindres petits détails anodins, comme une porte du garage qui coince, ou un téléphone portable qui ne fonctionne pas, nous semblent familiers, et nous les rend infiniment humains. J’ai trouvé que ce bref aperçu (les histoires se déroulent sur deux jours tout au plus), cette fenêtre ouverte, offrait un condensé de vie et d’émotions incroyable, et on ne peut manquer de s’y retrouver un peu.

« Vaut-il mieux être connu en entier ou cacher ce qui nous rend indigne d’être aimé ? »

S’il s’agit de quatre nouvelles bien distinctes, on y décèle de nombreux points communs et parallèles, et c’est particulièrement frappant entre les deux premières. Dans « Cavalier », une jeune professeure doit prendre une décision quand elle comprend que l’un de ses étudiants a rendu un devoir plagié. Cette situation la replonge dans son propre passé d’étudiante, lorsqu’un professeur charismatique lui avait donné une dure leçon de vie. Dans « Voix », un professeur à la retraite s’est laissé convaincre par son frère, dont il n’est pourtant pas proche, de participer à un voyage organisé à Venise. Hanté par sa dernière expérience professorale, il erre dans Venise, cherchant à rétablir le lien avec son frère, et croyant perdre la raison. Il y a beaucoup de similitudes dans ces deux premières nouvelles : il s’agit de professeurs d’universités, d’âge certes différent, mais qui se sont tous deux trouvés confrontés à un cas épineux avec l’un de leurs étudiants. Ce sont des personnages prisonniers de leurs souvenirs, de ce qu’ils ont manqué dans le passé, de là où ils ont failli, de leurs espoirs brisés. L’autisme est également une récurrence dans ces deux nouvelles, bien que ce soit traité de manière très différente.

« Assurément un homme épuisé et seul qui se noie dans un océan de doutes et de récriminations a le droit, à un moment donné, d’accueillir avec soulagement l’eau dans ses poumons. »

La troisième nouvelle, « Intervention », change de contexte : un agent immobilier tente désespérément de vendre une maison, malgré la mauvaise volonté de la propriétaire. On apprend qu’il est malade, ce qui le replonge étrangement dans son enfance et dans ses souvenirs de son père, dont il reproduit sans en avoir conscience les erreurs. Des souvenirs qui vont l’aider à prendre une décision, et à en apprendre davantage sur lui-même. La maladie est également présente dans la dernière nouvelle, celle que j’ai peut-être un tout petit peu moins aimé, intitulée « Milton et Marcus » et dans laquelle un scénariste mise tous ses espoirs sur un projet de film qui lui permettrait de payer les dépenses médicales de sa femme malade. Contraint de traverser les États-Unis pour rencontrer la vedette qui tente de l’amadouer, il réalise qu’on s’est quelque peu joué de lui, et qu’il est une victime et un laissé pour compte de ce monde à part qu’est le cinéma.

« Au cours des dernières années, il avait semblé plus absent qu’autre chose, fatigué à la fois du drame de l’existence et désorienté par son propre rôle insignifiant, comme un homme qui a toujours cru que le choix de ne pas parler émanait de lui et qui, le jour où il changeait d’avis, découvrait qu’il était muet. »

S’il y a un thème commun à toutes les nouvelles de cet ouvrage, c’est qu’elles représentent un miroir de la société et de son impact sur l’homme. Richard Russo y dépeint la faiblesse humaine, que ce soit une faiblesse de caractère, ou bien une faiblesse physique liée à la maladie ou bien à l’âge. Des hommes et des femmes perdus, à l’amour-propre blessé et aux prises avec les contingences matérielles, qui peinent à trouver leur place dans une société qui ne les comprend pas et qui ne leur tend pas la main.

Une ode à la vulnérabilité et au désenchantement extrêmement touchante. J’ai vraiment hâte de me plonger dans les autres romans de Richard Russo, qui a ce talent fou de faire émerger la grâce de l’ordinaire.

Ma note (4,5 / 5)

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