LaRose – Louise Erdrich

Résumé :

Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d’honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans. Pour réparer son geste, Landreaux choisira d’observer une ancienne coutume en vertu de laquelle il doit donner LaRose, son plus jeune fils, aux parents en deuil.

« Elle était archaïque et avait surgi de la terre en ébullition. Elle avait sommeillé, mené une vie latente dans la poussière, s’était élevée en un fin brouillard. »

Mon avis :

Je me suis toujours énormément intéressée aux peuples autochtones et à leurs droits, notamment territoriaux, aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Afrique… À tel point que j’en avais fait mon sujet de mémoire, puis de thèse. Le traitement qui leur a été infligé, ce droit de conquête qu’on a brandi pour justifier leur extermination, m’a toujours ulcérée, d’autant plus lorsqu’on en constate les tristes conséquences encore aujourd’hui : une culture et des traditions qui se perdent, un peuple mis au ban de la société, et souvent en conséquence beaucoup de problèmes d’alcool, de drogue, de chômage… En tout cas pour ceux qui ont choisi de ne pas se fondre dans le moule qu’on leur a imposé.

On retrouve dans ce roman ce poids de l’appropriation des terres indiennes et du sort réservé aux différentes tribus présentes sur le territoire américain avant qu’on ne les en déracine. Après la conquête, les volontés d’extermination ne cessèrent pas véritablement, laissant progressivement la place à des politiques d’assimilation forcée auxquelles fait référence le livre, notamment par le biais des pensionnats. Des endroits sordides, où les épidémies meurtrières se succédaient, et où on envoyait les enfants Indiens pour en faire de parfaits petits Américains, les obligeant à renier leur langue, leurs coutumes, leur mode de vie. Un traumatisme pour beaucoup, aux lourdes conséquences sur plusieurs générations.

« Il aperçoit le pied de la colline et plonge son regard dans l’essence même de cette ville de réserve. La douleur, éparpillée partout, monte en flamboyant des puits profonds que sont les poitrines de son peuple. »

Car le récit s’inscrit sur plusieurs générations d’une famille indienne, mêlant passé et présent, le passé ayant irrémédiablement des conséquences sur les générations futures. Cette famille, compte un enfant prénommé LaRose par génération, depuis la première LaRose, dont l’histoire nous est contée en parallèle du récit contemporain. Cette première LaRose, vendue par sa mère, s’est échappée avec l’aide de Wolfred des griffes du tortionnaire qui l’avait achetée, une longue fuite difficile avant d’être expédiée dans un pensionnat où elle contracta une tuberculose dont elle ne guérit jamais vraiment. Elle se maria avec Wolfred, eut plusieurs enfants avant de mourir sans que son corps ne soit jamais rendu à sa famille, au prétexte de la science puis, des décennies plus tard, de l’Histoire et du patrimoine américain. Dans quelle mesure le destin de cette première LaRose a-t-il bouleversé le sort des générations qui ont suivi ? Quel est le poids de ses traumatismes et de cette absence d’une inhumation qui aurait respecté la coutume Ojibwé et lui aurait permis de partir sereinement vers le monde des morts ? Le sort du dernier LaRose, ce petit garçon que ses parents, respectueux des coutumes indiennes, offrent à leur voisin en compensation de la perte de leur propre fils, ne supporte-t-il pas finalement le fardeau des générations précédentes ? Lui aussi est spécial, comme les autres LaRose avant lui : ce nom est lié aux pouvoirs de guérisseur, aux sens des rêves, à la capacité de quitter son corps pour s’élever, à l’ouverture sur deux mondes à la fois, celui des vivants et celui des esprits, le visible et l’invisible. J’ai été assez troublée de cette évocation extrêmement poétique dans le roman de l’importance de l’héritage familial dans les traditions indiennes, ce rapport aux anciens, aux esprits, qui fait d’une personne un tout, une pièce d’un puzzle bien plus vaste, au-delà de l’individu.

« Mirage. Ombanitemagad. C’était le nom que recevait chaque LaRose. Le premier nom de la fille de Vison. Il le protégerait de l’inconnu, de ce que l’accident avait libéré. Il arrive que ce genre d’énergie – le chaos, la malchance – s’échappe dans le monde et ne cesse d’enfanter et d’enfanter encore. La poisse s’arrête rarement après un seul événement. Tous les Indiens le savent. Y mettre fin rapidement exige de grands efforts, ce pourquoi LaRose avait été envoyé. »

Ce roman est avant tout un récit sur la vengeance, et sur le pardon. On se trouve au centre d’une communauté indienne avec somme toute peu d’éléments extérieurs : il y a certes le père Travis, un prêtre perdu, traumatisé par la guerre, perturbé par son attirance pour une femme mariée, ainsi qu’une petite bande de lycéens malfaisants. Les autres personnages sont tous Indiens, ou du moins descendants plus ou moins lointains d’une famille indienne. Au centre il y a ces deux familles, voisines : d’un côté Landreaux et Emmaline Iron, et leurs enfants Hollis, Coochy, Josette, Neige et LaRose ; de l’autre Peter et Nola Ravich, et leurs enfants Maggie et Dusty. Deux familles liées par le sang puisque les deux femmes partagent un père, et par l’amitié des deux hommes. Deux familles qui devront subir les lourdes conséquences de l’accident dépeint au début du roman : la mort accidentelle de Dusty, du fait de Landreaux et de son erreur. Dès lors leurs destins basculent, LaRose se trouve partagé entre deux familles, qu’il va aider malgré lui à cicatriser. Évoluent à leurs côtés Romeo, handicapé, drogué et vengeur à l’encontre de Landreaux qu’il estime responsable de tous ses maux ; Mrs Peace, surnommée « la Société historique », une ancienne institutrice et la grand-mère de LaRose, ainsi que ses amis de la Maison des Anciens, qui aiment à transmettre les histoires de leur peuple aux plus jeunes.

« – Nous sommes poursuivis par ce que nous faisons aux autres et ensuite, du coup, par ce qu’ils nous font. Nous regardons toujours en arrière, ou bien nous nous inquiétons de l’avenir. Nous n’avons que ce tout petit, petit moment. Houp là, il a disparu !

– Qu’est-ce qui a disparu ?

– Maintenant. »

Un roman dense, aux personnages attachants et complexes, tous traversant un traumatisme qui leur est propre et avec lequel ils se débattent. La vengeance personnelle est omniprésente, mais on sent aussi en creux, incarné notamment par Romeo, le désir de vengeance d’un peuple envers l’oppresseur. Tout au long du récit, au gré de sacrifices et d’une certaine quête de soi, ce désir de vengeance se transformera doucement en pardon, en apaisement, en réconciliation. Un roman tout en poésie et symboles, mêlant intelligemment passé et présent, histoire indienne et familles tentant aujourd’hui de conserver leurs croyances et leurs traditions dans un monde qui ne leur laisse que peu de place.

Ma note (4,5 / 5)

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3 commentaires sur “LaRose – Louise Erdrich

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