Été 1994. Maeve attend impatiemment la fin de l’été et les résultats d’examen qui détermineront ses chances de quitter sa petite ville pauvre d’Irlande du Nord pour une université londonienne dans laquelle elle rêve d’étudier le journalisme. Avec ses deux meilleures amies, Caroline et Aoife, elle a décidé de profiter du temps qu’il leur reste pour se faire embaucher à l’usine de chemises et mettre un peu d’argent de côté avant son départ. Le patron, Andy, est anglais, véreux, et réputé pour séduire les jeunes filles. Maeve est bien décidée à ne pas tomber dans le piège, et se lance à corps perdu dans le dur quotidien de l’usine, repassant des chemises à la chaîne toute la journée, rythmée par des pauses thé-biscuits chronométrées.
« La chaleur enveloppait Maeve, elle a dû réprimer l’envie de se laisser tomber sur le canapé, de crainte de se réveiller à cinquante ans passés, vêtue d’un cardigan en laine d’Aran, l’air gentiment à l’ouest. »
Mais la principale caractéristique de l’usine est d’être mixte, regroupant des ouvriers catholiques et protestants en un seul lieu, les contraignant à trouver un moyen de travailler ensemble tandis que les attentats et les assassinats se poursuivent des deux côtés et que les parades de l’Orange Day approchent. Catholique, Maeve a grandi dans la peur teintée de mépris des patrouilles anglaises aussi bien que des réformés, et a appris a opposer un vernis d’humour noir et d’indifférence à chaque drame qui frappe leur ville, et l’Irlande du Nord tout entière. Pour autant, elle a rarement rencontré des protestants et l’expérience de l’usine vient lui apporter une toute nouvelle perspective, tandis que les rumeurs selon lesquelles un traité de paix serait imminent ravivent les tensions.
« Soudain des larmes sont apparues dans ses yeux. En dépit de tout ce qu’elle savait de la génération de sa mère et des centaines de manifs qui avaient mené à la violence ou au mieux à des ampoules aux pieds ; en dépit du fait qu’elle avait vu les mouvements, les uns après les autres, s’élever telles des vagues pour se briser sur le rivage, Maeve avait envie qu’au moins une manif porte ses fruits. Que quelque chose mette enfin un terme à cette violence. Elle ne demandait pas la réunification de l’Irlande – quiconque doué de deux sous de cervelle savait que la République ne voulait pas d’eux : ils s’étaient tirés après la partition, laissant le Nord dans la merde. Et elle n’avait aucune envie de courber l’échine devant les Britanniques et de les accepter comme seigneurs et maîtres. »
Après l’inoubliable Majella de son premier roman, Michelle Gallen nous offre à nouveau une héroïne qui force l’empathie, intelligente, drôle, et immensément cabossée. Sa gouaille emplit les pages, grossière, crue, hilarante, exaspérante, attachante. Tout au long du roman et de ce lent compte à rebours vers les résultats de ses examens, on espère de toutes nos forces qu’elle obtiendra son ticket de sortie, sa chance de s’extirper de son milieu et décider de son propre destin. Car chez les Murray, on vit dans des lotissements sociaux, on participe à des essais cliniques pour gagner un peu d’argent, et le meilleur espoir qui attend une fille qui espère s’élever un peu dans la société, c’est de devenir institutrice. Maeve contraste avec ses deux proches amies, Caroline naïve, gentille et moins ambitieuse ; et Aoife, plus sophistiquée, dont la riche famille est venue de République d’Irlande pour s’installer dans la plus grande demeure de la ville et qui voit le monde d’un point de vue diamétralement opposé. Malgré leurs liens, le fossé est parfois profond et les incompréhensions palpables. Maeve est ingénieuse, impétueuse, et malgré ses airs de dure à cuire, elle est profondément marquée par la mort de sa soeur, dont les circonstances seront peu à peu éclaircies au fil du récit, ainsi que par l’environnement dans lequel elle a grandi.
« Et la vache, il était droit, le chemin tracé pour Maeve. Elle avait l’impression que les Rosbifs avaient installé devant elle un check-point permanent, tandis que l’Église catholique soufflait dans sa nuque le feu de l’enfer. Et à se démener tout autour d’elle, à la pousser, lui flanquer des coups de coude, il y avait ses voisins, ses profs, sa famille, sans oublier les paramilitaires. Avec tous ces gens qui lui disaient quoi faire, elle avait à peine assez d’espace pour respirer, sans parler de se demander ce qu’elle avait envie de faire. Mais c’était sans doute le but de la manoeuvre. »
C’est le roman de cette jeune génération qui suit celle traumatisée par les Troubles, et qui ne sait plus comment se situer face à un conflit interminable qui ne leur laisse aucune chance. Michelle Gallen aborde les thèmes des divisions entre les factions (plus politiques que religieuses), du sectarisme, des préjugés, du sexisme, et des inégalités de classe. Avec une immense subtilité, elle souligne à quel point il est difficile pour ces jeunes filles de trouver leur place et de garder l’espoir d’un avenir plus radieux. Elles ne sont ni Irlandaises ni Anglaises, personne ne veut d’elle et personne ne leur offrira quoi que ce soit, et toute leur enfance on leur a rabâché de grands discours vides et éculés sur la réconciliation et la paix, la possibilité de « construire des ponts et faire tomber les murs ». Malgré ma préférence pour Ce que Majella n’aimait pas, c’est un roman très réussi, parfois sombre et désespéré mais porté par une ironie mordante dont le sel rappelle un peu celui de la génialissime série Derry Girls. Sous couvert d’humour, le roman capture à la perfection l’essence d’une jeunesse marquée par les traumatismes, un équilibre que Michelle Gallen parvient avec brio à maintenir pour offrir une vision édifiante de la société nord-irlandaise à l’aube du temps de paix.
Ma note
(4,5 / 5)
Éditions Joelle Losfeld, traduit par Carine Chichereau, 9 janvier 2025, 352 pages 
