Toutes les vagues de l’océan – Víctor del Árbol

« La mémoire est un paysage que chacun choisit de rêver ou de détester. »

Gonzalo est un homme bien. Un peu terne, un peu banal, un père de famille las qui voit dans son fils ainé toutes les erreurs de son mariage, un avocat sans envergure qui peine à maintenir son petit cabinet à flots, écrasé par celui de son illustre et méprisant beau-père. Alors qu’il est sur le point de céder à ce dernier, non seulement en fusionnant leurs cabinets mais en acceptant enfin de vendre sa petite maison de famille vétuste en bord de lac qui gêne les immenses projets immobiliers de richissimes clients, Gonzalo apprend le suicide de sa soeur, Laura. Ils avaient coupé les ponts des années auparavant, lorsque Laura avait signé un article dévastateur sur la personnalité de leur père, Elias Gil, un communiste renommé. Par la suite, elle était entrée dans la police, et enquêtait sur une gigantesque affaire de corruption, de blanchiment d’argent, et de prostitution infantile orchestrée par la mafia russe. Alors qu’elle était sur le point de toucher au but, son jeune fils est assassiné en représailles. Lorsque l’on retrouve l’un des principaux instigateurs torturé à mort, elle est alors la coupable idéale, et son suicide permet à la police de classer définitivement l’affaire. Mais Gonzalo a des doutes et décide de découvrir la vérité, levant le voile sur des décennies d’histoire familiale entrecroisant la guerre civile espagnole, la révolution communiste en URSS, les camps des plages d’Argelès et les goulags sibériens.

« Si on ne peut pas oublier le passé, on peut au moins le mettre de côté quand il dérange. Et si de temps en temps on se prend les pieds dedans, on se relève et on le contourne pour aller de l’avant. »

Víctor del Árbol poursuit son exploration du mal et de ses racines qui entremêlent hommes et femmes sur des générations entières. Comme toujours, le passé nourrit le présent, et le récit alterne entre les événements de l’année 2002 qui viennent bouleverser la vie de Gonzalo ; et le début des années 1930 en Russie, au coeur du carnage terrible engendré par la frénésie d’une bureaucratie zélée et omnipotente qui a envoyé de prétendus « éléments socialement dangereux » vers des « villages spéciaux » afin de débarrasser les villes des indésirables pour des motifs parfois aussi futiles que cruels. Dans l’un de ces lieux infernaux, l’ile de Nazino, s’entrecroisent les destinées de deux hommes, qui se haïront autant qu’ils s’admireront, bien malgré eux. L’un d’eux est Elías Gil, le père de Gonzalo et Laura, fils de mineurs asturiens et communiste convaincu, parti la fleur au fusil dans sa chère URSS afin de terminer ses études d’ingénieur et d’apprendre le plus possible sur la mère patrie soviétique. Les désillusions ne tarderont pas, à commencer par son arrestation comme espion et sa condamnation aux camps sibériens, où malgré tout il trouvera l’amour, pour le pire et non le meilleur. Il quittera Nazino habité par une haine tenace, une obsession dantesque, dont les répercussions marqueront nombre d’existences autour de lui, tout au long de la guerre civile espagnole, de la Seconde guerre mondiale, puis des années 60 à nos jours. En ressort une intrigue complexe et parfaitement maitrisée, au sein de laquelle les personnages évoluent à couvert, révélant chacun une part profonde de l’âme humaine, et en particulier de son indissociable noirceur.

« Les enfants des héros ne sont jamais à la hauteur. »

Víctor del Árbol est décidément le maître du roman noir historique. Ce n’est à cet égard pas tant l’enquête et son dénouement qui passionnent véritablement le lecteur, mais ce pan d’Histoire passionnant et souvent bien peu connu. Mais vous qui entrez dans ces pages, abandonnez toute espérance, vous avez entre les mains un roman tragique, avec des passages d’une cruauté à faire frémir les coeurs les plus accrochés. Et le constat est sans appel : tous les personnages, à de rares exceptions, recèlent une part d’ombre qui ne demande qu’à exploser au grand jour. Qu’est-ce qu’un homme bien ? Qu’est-ce qu’un méchant ? Ce qui les différencie n’est-il pas simplement l’hypocrisie, un déguisement d’homme civilisé avec des principes ? Hors de toutes contraintes et des règles de la société, poussés dans ses derniers retranchements, ou bien poursuivis par des traumatismes dont la douleur est insurmontable, chacun est capable du pire.

« Mais les hommes n’étaient pas des étoiles. Leur coeur battait et taisait ce qui les opprimait, car les mots étaient des pièges, ils cachaient leurs différences, soudées par le silence tant que leur vie était en jeu. Et si les regards qui se croisaient étaient pleins de reproches et d’accusations, ils les écartaient pour ne voir que le mouvement hypnotique des flammes. »

Une saga familiale tentaculaire qui offre un éclairage aussi effrayant qu’édifiant sur les régimes totalitaires en Russie et en Espagne. Une exploration de la haine, de la jalousie, de la culpabilité et des formes d’amour les plus destructrices. Un roman passionnant et intense, traversé par une myriade d’émotions.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Actes Sud, traduit par Claude Bleton, janvier 2017, 688 pages 

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