Le fantôme de la banquette arrière – Jan Carson

Jan Carson fait partie de ces auteurs dont j’ouvre les livres avec une délectation anticipée, car je sais sans l’ombre d’un doute que je vais passer un excellent moment de lecture. Ses précédents romans, Les lanceurs de feu et Les ravissements, m’avaient subjuguée par leur mélange des genres, le talent qu’a l’autrice de se servir du réalisme magique pour parler de l’Irlande du Nord et de l’empreinte indélébile de l’Histoire sur des générations entières. Cette fois, elle nous propose un recueil de nouvelles, toutes plus irrésistibles les unes que les autres.

« Ce n’était qu’une question de temps. Ils auraient perdu leur accent, leurs racines, leur raison. Glissé de plus en plus loin. Ce lieu est plus affamé que d’autres. Il vous plante ses dents dès le premier âge. Il s’accroche. Il divise. Il ne lâche jamais les siens. »

Il y a d’abord cette femme, habituée à ses longues baignades en solitaire sur sa plage habituelle, qui la trouve un beau matin occupée par une famille. La jeune Ruth, qui constate la présence, sur la banquette arrière de la nouvelle voiture de son grand-père, du fantôme d’un catholique. Cet homme si désireux de présenter sa fiancée à ses parents restés à Belfast et qui ne réussit à la convaincre que parce qu’il y reste les derniers chevaux au monde. Cette jeune fille arrivée en âge de se marier et qui doit être initiée, comme les autres, par un homme étrange vivant dans une caravane. Ce journaliste londonien envoyé à Belfast couvrir l’histoire derrière la photo d’un bébé en flammes. Ce père de famille anglais qui perd ses deux jeunes enfants partis faire un tour de toboggan. Ces retraitées membres du club « Tricot et potins » convaincus qu’il se passe des miracles dans leur centre aquatique. Ou encore cette femme qui trouve dans son frigo, entre le fromage et la margarine, une main sanglante…

« Il se lance dans une tirade sur ce que c’était de grandir dans Falls Road pendant les Troubles. Les touristes adorent probablement ce genre de connerie. Ce n’est pas cela que tu cherches cette après-midi. Tu as wikipédié les Troubles dans l’avion. Et regardé les deux saisons de Derry Girls. Tu as fait ton possible pour lire le roman qui a gagné le grand prix. Ta position officielle c’était novateur, courageux, une victoire méritée. Officieusement, tu n’y as strictement rien compris. »

Toutes ces nouvelles ont en commun d’aborder une certaine vision de l’Irlande du Nord, que ce soit celles des étrangers, des Anglais, des Irlandais, et même celle des habitants de l’Ulster eux-mêmes. Jan Carson se moque avec un cynisme délicieux des clichés, des accents et des stéréotypes sociaux qu’ils entrainent (un aspect malheureusement forcément un peu lost in translation), et de la prédominance malgré tout de la scission entre catholiques et protestants, qui ne cesse de porter à conséquence. L’ombre des Troubles plane toujours chez l’écrivaine, quoique de manière moins dramatique que dans ses romans, l’enjeu ici étant plutôt de montrer à quel point ces événements cruciaux de l’histoire irlandaise sont sans cesse exploités et détournés par ceux qui n’y connaissent au fond pas grand chose, comment différentes perceptions autour d’une histoire commune complexe ne cessent de se propager, de génération en génération, mais aussi le paradoxe des habitants de Belfast qui ressentent pour leur ville une fierté mêlée d’une certaine répulsion.

« S’avisant qu’ils sont devant une chapelle, l’Homme de la banquette arrière fait le signe de croix : lunettes, roulettes, larfeuille, pochette. (…) Ruth connait la différence entre ce lot de gens et les siens. Ils ont un drapeau vert, blanc et orange, et ils peignent le bonhomme avec des cheveux genre Jésus sur les murs. Bobby-c’est-quoi-d’jà-son-nom-qu’est-mort. »

Ce recueil de nouvelles est étrange, cruel, parcouru d’humour noir, flirtant avec le fantastique. Certains clichés sur les Irlandais m’ont fait mourir de rire, tandis que d’autres passages m’ont terriblement touchée par la simplicité des situations que Jan Carson revêtait d’une émotion intensément palpable. À chaque nouveau livre je suis époustouflée par sa plume grinçante et précise, et son talent pour croquer les situations quotidiennes dans ce qu’elles ont de plus absurde.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Sabine Wespieser, traduit par Dominique Goy-Blanquet, 19 septembre 2024, 320 pages 

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