La Dame n°13 – José Carlos Somoza

« Lasciate ogni speranza »

Qui pourrait se méfier de la poésie, cet art si délicat qui célèbre la beauté des mots et des sentiments ? Et si elle menait directement à la porte des Enfers ?

Après les principes de la physique, c’est à la poésie que l’auteur espagnol José Carlos Somoza noue l’horreur de son roman. Salomón Rulfo, un jeune professeur de lettres au chômage, alcoolique et dépressif, fait le même cauchemar toutes les nuits : un homme s’introduit dans une grande maison avec péristyles et assassine brutalement ses occupants. Désespéré, il fait appel à un médecin du dispensaire qu’il fréquente, qui lui assure que ces cauchemars ne sont que les réminiscences psychologiques de son deuil. Jusqu’au jour où Rulfo apprend que le meurtre dont il rêve a réellement eu lieu. Alors qu’il mène l’enquête pour déterminer pourquoi il est lié à cette histoire sordide, son chemin croise celui d’une jeune prostituée hongroise, Raquel, dont l’existence est bouleversée par les mêmes rêves troublants. Ensemble ils vont découvrir l’histoire cachée des Dames, ces muses qui ont inspiré les poètes depuis la nuit des temps afin de se servir des mots qu’elles inspiraient comme des armes destructrices, pouvant tuer, torturer de milles façons, ressusciter jusqu’à l’épuisement. Ces Dames, des sorcières, sont au nombre de treize, et sont toutes identifiées, exceptée la numéro 13, la plus mystérieuse, celle qu’il ne faut jamais rechercher.

« Un poème est une forêt pleine de pièges.
On parcourt les strophes en ignorant qu’un seul vers, un seul mais c’est suffisant, se fait les griffes en vous attendant. Peu importe qu’il soit beau ou non, qu’il possède une valeur littéraire ou en soit totalement dépourvu : il vous attend là, gorgé de venin, scintillant et mortel, avec ses écailles de béryl. »

Un roman onirique captivant, dont la part d’horreur est bien moins suggérée que dans La théorie des cordes, avec quelques passages presque insoutenables pour moi. L’atmosphère est parfaitement réussie, se tenant tel un funambule entre rêve et réalité, entre fantastique et thriller, entre émotion et terreur. L’originalité du roman et sa principale qualité réside bien sûr dans cette place accordée à la poésie, qui fait figure de personnage à part entière, et l’usage fait par l’auteur de la littérature et de l’histoire des poètes pour donner vie à ces treize terribles Dames. Shakespeare, Dante, Lorca, Milton, Eliot… les vers dansent et acquièrent une signification toute particulière, rappelant l’immense pouvoir du Verbe. Le roman tourne également beaucoup autour du deuil et de la culpabilité née de la perte d’un être cher, explorant avec audace les conséquences sur la psyché humaine.

« Les souvenirs ne disparaissent jamais, ils s’additionnent simplement dans l’obscurité. »

L’idée est follement originale, et magistralement exécutée du début à la fin, avec un suspens impeccablement maitrisé et des retournements de situation époustouflants. Le mariage entre poésie et horreur paraissait impossible, Somoza l’a fait et prouve à nouveau qu’il est véritablement un romancier à la créativité sans limites.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Actes Sud, traduit par Marianne Millon, mars 2007, 576 pages 

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