La théorie des cordes – José Carlos Somoza

« Il n’allait pas tarder à arriver.
Le préambule ce furent ces yeux.
Puis viendrait l’ombre. »

La péninsule ibérique regorge d’immenses talents en matière d’horreur et de noirceur. Le cinéma espagnol s’est déjà fait remarquer par sa profusion et son originalité en la matière, mais c’est également le cas de sa littérature, comme le démontre avec brio l’écrivain José Carlos Somoza, qui joue avec nos peurs et nos instincts avec une intelligence éblouissante.

Elisa Robledo, étudiante en physique avancée, a été sélectionnée pour mener des recherches sur le projet Zig Zag avec une équipe composée de certains des plus grands esprits scientifiques de la planète, sur une petite île de l’océan Indien. Leurs expériences, fondées sur la théorie des cordes, cherchent à ouvrir les cordes du temps jusqu’à apercevoir des images du passé. Un projet qui révolutionnerait toutes les conceptions de l’humanité, et qui permettrait d’apercevoir la nature à l’ère du Jurassique, ou bien encore d’assister à la crucifixion du Christ, mais le succès de ces expériences, financées par un groupement secret et mystérieux, pourraient néanmoins être utilisées à des fins fort peu innocentes. Les semaines passent, jusqu’à un terrible drame qui met brutalement fin au projet. Dix ans plus tard, une entité indéfinie, forme humaine aux yeux blancs, s’en prend à chacun des membres de l’équipe un par un, d’une manière inexplicable et particulièrement sauvage. Elisa, devenue une discrète  professeur d’une université madrilène, voit son tour arriver…

« Le temps est étrange, en effet. Il emporte les choses vers un lieu lointain auquel nous ne pouvons pas accéder, mais, de là, elles continuent à exercer leur effet magique sur nous. »

Servi par une narration effrénée au gré des allers-retours entre passé et présent, le roman utilise la théorie des cordes, assez peu connue et surtout encore très mystérieuse pour explorer le thème classique mais toujours passionnant des voyages dans le temps. Il le fait avec une bonne dose de créativité et d’horreur, ainsi que des personnages extrêmement diversifiés et qui sèment tous le doute dans l’esprit du lecteur. En effet, chacun d’entre eux parait trouble, étrange, et cache soigneusement ses secrets, et pour autant chacun est suffisamment complexe et identifié, permettant une galerie de caractères intéressante. Dès les premières pages, la tension s’installe, alors que nous faisons la connaissance d’Elisa au travers des yeux de ses collègues, aussi admiratifs de ses compétences (et de sa beauté) que décontenancés par son étrange comportement. L’angoisse d’Elisa nous devient palpable à mesure qu’elle prend conscience d’être l’une des prochaines cibles de ce mal non identifié, qu’elle se sent traquée, et qu’elle se confie, désespérée, à l’un de ses amis sur ce qui est advenu sur l’île il y a dix ans. Le récit ne verse jamais dans l’horreur gratuite, préférant le recours à des descriptions elliptiques, imprécises, qui forcent l’imagination du lecteur à combler les trous du récit d’Elisa, alimentant encore davantage l’épouvante. Il explore par ailleurs la puissance du traumatisme, le poids de la culpabilité, et l’impossible oubli du passé.

« La pierre qui frappe à la surface et les ondes qui grandissent. N’était-ce pas la racine du péché originel, la faute première, la Seule Faute ? Une erreur commise longtemps auparavant, une tache au commencement qui trouble l’eau du paradis et entraîne avec elle tant d’innocents. »

Un excellent thriller fantastique dont l’originalité réside dans cette dose d’horreur subtile mêlée à des théories scientifiques passionnantes, remarquable par la psychologie dont sont dotés ses personnages ainsi que par une maîtrise impeccable du rythme et de l’écriture. Un roman terrifiant et impossible à lâcher, qui finit en apothéose avec un épilogue aussi inquiétant que sublime.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Actes Sud, traduit par Marianne Millon, septembre 2008, 608 pages 

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