L’âme des horloges – David Mitchell

En 1984 dans un petit village du sud de l’Angleterre, Holly Sykes est une adolescente en rébellion contre sa mère. Après une énième dispute, elle fugue. Sur la route, elle va croiser une vieille dame mystérieuse qui lui offre à boire en échange d’un service : l’asile. Déroutée, Holly accepte et continue son chemin. Après une hallucination où elle pense voir son petit frère de sept ans, Jacko, dans un tunnel, elle est prise en auto-stop par un jeune couple, dont la maison va être le lieu d’une bataille terrible entre les Horlogers et les Anachorètes. Holly va être sauvée in extremis, sa mémoire des derniers événements effacée. Mais quelques jours plus tard, elle est obligée de retourner précipitamment chez elle : Jacko a disparu et demeure introuvable. Voilà en peu de mots comment débute cet étrange roman dont les clés tarderont à nous être données.

« Si on donne de la valeur aux choses, c’est parce qu’on sait qu’elles ne dureront pas. »

Notre unique fil rouge sera Holly, qui bien qu’elle ne demeure pas notre narratrice tout du long, est présente au différentes époques du récit, de 1984 donc, jusqu’en 2043. Quant aux fameux Horlogers et Anachorètes, deux familles d’Immortels en guerre depuis des millénaires, nous n’en apprendrons que fort peu de choses jusqu’à l’un des derniers chapitres du roman, qui finit par lever le voile sur les nombreux indices disséminés ça et là. J’ai été très vite emballée par le roman et ses mystères, par les facultés de prédiction de Holly et les « voix » qu’elle entend régulièrement depuis l’enfance, ainsi que par son rôle dans un dessein beaucoup plus large, nommé le « Script », régulièrement mentionné mais dont les enjeux demeurent flous. Les années passent, les narrateurs alternent et les personnages s’étoffent, donnant à voir un panorama de la société contemporaine extrêmement vivace, tout en le parsemant de ces prédictions énigmatiques entourant Holly. Ainsi, à la suite de cette dernière, prennent la parole Hugo Lamb, un jeune étudiant qui tombe amoureux de Holly lors d’un séjour au ski, mais qui est tiraillé avec des propositions aussi dangereuses que fascinantes ; puis Ed Brubeck, le mari de Holly, reporter de guerre en Irak pétri de culpabilité ; et enfin Crispin Hershey, un écrivain sur le retour qui peine à vendre ses livres, et qui observe le succès de celui de Holly avec jalousie et perplexité. Trois personnages masculins extrêmement intéressants, avec des parts sombres assumées mais quelque peu gommées par leur attachement à la même femme, dont les récits donnent au roman une structure originale tout en maintenant un ensemble cohérent.

« L’impossible est négociable.
Le possible est malléable. »

J’ai quelques réserves quant au dernier quart du roman, qui m’a semblé davantage désincarné puisque les personnages, leurs émotions, leurs histoires passent au second plan à la faveur d’une explication sur la nature des Horlogers et des Anachorètes, et des raisons de leur opposition manichéenne, qui m’a semblé un peu abrupte et fabriquée, alors que jusqu’ici tout était savamment disséminé et formant un arrière plan brumeux et énigmatique. Heureusement nous retrouvons Holly dans une dernière partie qui verse entièrement dans la dystopie, avec un monde inquiétant dévasté par les crises climatiques, les conflits, les épidémies et les pénuries d’énergie.

« La civilisation c’est comme l’économie ou la fée Clochette : si les gens cessent d’y croire, elle meurt. »

Ce roman original m’a énormément séduite, par son rythme, ses promesses de mystères, la complexité de ses personnages et par sa manière de croquer non seulement une époque mais aussi ce qui compose la condition humaine, mêlant critique sociale et épopée fantastique avec brio. Il me tarde à présent de découvrir Cloud Atlas, réputé être le chef d’oeuvre de David Mitchell et qui n’est malheureusement pour l’instant plus édité en France…

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Points, traduit par Manuel Berri, 19 avril 2018, 864 pages 

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