« L’effroi est une chose aussi essentielle à notre vie que l’amour. Il plonge au plus profond de notre être et nous révèle ce que nous sommes. Allons-nous reculer et nous cacher les yeux ? Ou aurons-nous la force de marcher jusqu’au précipice et de regarder en bas ? Voulons-nous savoir ce qui s’y cache ou, au contraire, vivre dans l’illusion sans lumière où ce monde commercial veut tant nous enfermer, comme des chenilles aveugles dans un éternel cocon ? Allons-nous nous recroqueviller, les yeux clos, et mourir ? Ou nous frayer un chemin vers la sortie pour nous envoler ? »
Toutes les hypothèses ont été émises sur le célèbre réalisateur Stanislas Cordova, qui a signé des films d’horreur si terribles qu’ils ont été bannis des salles de cinéma et projetés dans la clandestinité ou bien passés sous le manteau entre adeptes. L’aura de mystère qui entoure l’homme a donné naissance à des hordes de fans acharnés qui lui vouent un véritable culte et lui dédient leurs théories les farfelues sur un site internet du dark web. Le cinéaste n’a plus fait de films depuis des années et vit caché, sans que personne ne sache réellement à quoi il ressemble. Mais lorsque sa fille Ashley est retrouvée morte dans un entrepôt sordide à vingt-quatre ans à peine, officiellement d’un suicide, la fascination reprend de plus belle. En particulier pour Scott McGrath, un journaliste d’investigation dont la carrière et la réputation avaient volé en éclats cinq ans auparavant lorsqu’il avait approché les secrets de Cordova d’un peu trop près. Déterminé cette fois à aller au bout de son enquête, il sera entouré bien malgré lui de deux acolytes, Nora une jeune fille fraichement débarquée à New-York pour tenter sa chance comme actrice, et Hopper, un dealer sombre et taiseux, à qui Ashley a inexplicablement fait parvenir un message avant de mourir.
« On n’est rien sans nos ombres. Elles donnent un sens à notre monde qui, sans elles, serait blême et aveuglant. Elles nous permettent de voir ce qui est devant nous. Et cependant elles nous hantent jusqu’à notre mort. »
Le roman est intrigant dès les premières pages, même si j’ai d’abord peiné à déterminer ce que je lisais exactement. Marisha Pessl joue en effet habilement sur le mélange des genres, hache le rythme de sa narration par l’insertion de nombreux documents et photographies venant étayer l’enquête mais aussi quelque peu distraire le lecteur, et affuble l’enquête d’une équipe de bras cassés extrêmement mal assortis qui fait penser à des livres de détectives datés pour enfants. Mais derrière ces premières apparences faussement gentillettes, le récit progresse, dévoilant la complexité de l’histoire, des personnages, de l’atmosphère, ainsi que des indices, construisant de ce fait une intrigue d’une richesse folle et d’un suspense haletant. Aux côtés de ces trois personnages de plus en plus attachants, le lecteur plonge de manière vertigineuse dans les mystères entourant la mort d’Ashley et les secrets de son père : corruption, meurtres, sorcellerie, fantômes, dérives sectaires en tout genre… mais surtout l’horreur et la fascination qu’elle exerce chez chacun d’entre nous. La personnalité d’Ashley, au coeur de l’intrigue, est sans cesse mouvante, alimentée par de nouvelles découvertes qui viennent chaque fois renverser toutes les idées préconçues, et chaque indice disséminé par la romancière a son importance, venant peu à peu s’ajouter à l’immense énigme qui se dévoile sous nos yeux ébahis. Le récit est mené tambour battant entre dialogues savoureux et les fausses pistes que Marisha Pessl multiplie, éprouvant la puissance de l’illusion à l’instar de son génial cinéaste.
« Le seuil mystérieux qui sépare le réel de la fiction… Car chacun de nous possède sa propre boîte, une chambre noire où se loge ce qui nous a transpercé le coeur. Elle contient ce pour quoi l’on agit, ce que l’on désire, ce pour quoi l’on blesse tout ce qui nous entoure. Et si cette boîte venait à être ouverte, rien ne serait libéré pour autant. Car l’impénétrable prison à la serrure impossible, c’est notre propre tête. »
Par le biais de cette enquête aux nombreux ressorts et de ces personnages ambivalents, le roman propose une réflexion époustouflante sur le pouvoir de la fiction, et sur la finesse de la frontière entre le réel et l’imaginaire, sur laquelle dansent tous les artistes et vers laquelle nous sommes irrésistiblement attirés, car que peut le réel face aux infinies possibilités de la fiction, aux délicieux frissons de la peur, aux mystères qui repoussent les limites de la froide raison, à la noirceur qui permet d’explorer les parties oubliées de la conscience humaine ? Faut-il toujours préférer la vérité à l’illusion ? Gros coup de coeur pour ce roman ensorcelant aux multiples facettes, qui joue avec nos angoisses et nos contradictions, repousse les frontières de l’imagination, et nous entraine dans les dédales de cette enquête labyrinthique qui semble ne jamais devoir s’achever tant notre désir est grand de nous fondre, nous aussi, dans la fiction. Souverain, implacable et parfait.
Ma note
(5 / 5)
Éditions Folio, traduit par Clément Baude, 18 mai 2017, 864 pages 

J’ai aussi lu ce livre il y a quelques mois et j’ai adoré. J’ai été impressionné par tout le travail que l’auteure a fait sur les personnages.