Confiteor – Jaume Cabré

« Ces papiers sont le fruit, au jour le jour, d’une écriture chaotique faite de beaucoup de larmes mêlées à un peu d’encre. »

Ce roman est une longue lettre écrite à la femme aimée par un homme qui sent sa mémoire lui échapper. Il lui raconte tout de son existence, de son immense amour pour elle, mais aussi de ses bassesses, mensonges et dissimulations. Confiteor, une longue confession explorant les méandres de la culpabilité et qui entreprend de dérouler un récit familial entrecroisé des répercussions de l’Histoire. Cela donne un roman exigeant non seulement par la densité de son contenu mais également par la déconstruction de sa narration, passant de Paris à Barcelone, d’Anvers à Auschwitz, des forêts italiennes à la Forêt Noire allemande, et tout cela d’une ligne à l’autre. Le lecteur se coule dans le flux de pensée du narrateur, grand érudit maitrisant treize langues et obsédé sa vie durant par l’existence du Mal, réputé pour ses absences, cette capacité à partir loin de l’instant présent et à plonger dans le passé des hommes et des objets.

« Le grain de sable, c’est d’abord une poussière dans l’oeil ; ensuite, cela devient un agacement dans les doigts, une brûlure à l’estomac, une petite protubérance dans la poche et, si le mauvais sort s’en mêle, cela finit par devenir une lourde pierre sur la conscience. Tout commence comme ça, ma chère Sara, la vie comme les récits, par un grain de sable inoffensif, qui passe inaperçu. »

Adrià grandit dans les années 1950 à Barcelone, entre un père décidé à faire de lui un linguiste réputé et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Surdoué, Adrià l’est incontestablement, faisant preuve d’une facilité déconcertante dès son plus jeune âge pour l’apprentissage des langues et de la musique. Mais il souffre du manque d’amour de ses parents et de leurs ambitions oppressantes. Jusqu’à sa rencontre avec celui qui deviendra son meilleur ami, Bernat, violoniste doué et écrivain raté, et surtout avec son grand amour, Sara Voltes-Epstein, une jeune juive dont il sera brutalement séparé des années durant, et à laquelle il destine cette longue lettre. Avide de savoir, Adrià se plonge dans les études et devient un grand lettré, sans parvenir à échapper à la folie collectionneuse héritée de son père qui depuis son enfance, lui montre les multiples trésors que recèle sa boutique d’antiquités et surtout son bureau, où il a gardé son bien le plus précieux : un violon, surnommé le Vial, aux origines brumeuses. L’histoire de ce violon, qui s’entrecroise avec une histoire européenne faite de sang et de larmes, parcourt le récit et marque de son empreinte l’existence d’Adrià. Petit à petit ce dernier va découvrir les origines de la fortune familiale, fondée sur les spoliations, les extorsions, et les petits arrangements crapuleux avec le régime franquiste en place.

« Et Adrià commença à sentir que c’était peut-être vrai, que le violon était une façon de s’entendre avec la vie, avec les mystères de la solitude, avec la certitude que le désir ne s’ajuste jamais à la réalité, avec l’envie de découvrir ce qui était arrivé à papa par sa faute. »

Quelle est l’origine du Mal ? Pourquoi si Dieu existe, permet-il que le Mal perdure ? Le narrateur, hanté par l’Histoire, troublé par les parallèles entre les inquisiteurs et les SS, la folie meurtrière des bûchers et celle des fours crématoires, mais aussi par les accommodements de la religion avec la morale, s’interroge inlassablement sur ce monde où coexistent inexplicablement Beauté et Mal, dont le plus grand mystère est peut-être de provenir tous deux de l’individu, capable du meilleur comme du pire. C’est également une réflexion sur la transmission des péchés, et l’expiation d’une culpabilité oppressante et dévastatrice. C’est enfin une déclaration d’amour aux objets, auxquels nous appartenons et non l’inverse, qui traversent les époques et les êtres, porteurs de nombreuses histoires à raconter.

« Si, maintenant, je pouvais recommencer ma vie, la première chose que je ferais ce serait de chercher le territoire du bonheur ; et si possible, j’essaierais de le fortifier pour le garder, sans prétention, pendant toute ma vie. »

Un roman magistral, incroyablement ambitieux, traversé par l’amour, l’amitié, la beauté, la foi, l’empathie, mais aussi par la cruauté, la trahison, la barbarie, la jalousie, l’appât du gain et qui pose les questions philosophiques, éthiques et existentielles qui habitent la pensée humaine depuis des millénaires. Une véritable ode au travail de l’écrivain, aux mystères magiques de l’imagination, et au pouvoir de l’art à faire reculer les ombres.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Actes Sud, traduit par Edmond Raillard, mai 2016, 928 pages 

 

5 commentaires sur “Confiteor – Jaume Cabré

  1. Tu as enfin trouver le moment pour le lire !
    Quelle belle critique, à travers elle je retrouve ce livre qui m’a tant marqué et boulversé !

  2. C’est en effet un très beau billet, qui rend un bel hommage à ce titre aussi riche que bouleversant.. j’avais adoré aussi.

  3. Merci pour cette superbe critique, Charlotte. Quelques… années après sa lecture, elle m’a fait replonger dans ce merveilleux ouvrage, de ce que j’appelle un roman total , un chef-d’oeuvre à n’en pas douter.

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