Zephyr, Alabama – Robert McCammon

« Je voulais coucher mes souvenirs sur le papier, pour les conserver. Vous savez, je crois en la magie. Je suis né et j’ai grandi à une époque magique, dans une ville magique, entouré de magiciens. Oh, la plupart n’avaient pas vraiment conscience de vivre dans cette toile de magie reliée par des filaments argentés tissés de chance et de circonstances. Mais moi, je savais. Quand j’avais douze ans, le monde était ma lanterne magique, et dans sa lueur verte se levaient le passé, le présent et l’avenir. Vous aussi, sans aucun doute, vous ne vous en souvenez pas, c’est tout. Selon moi, nous connaissons tous la magie dès le début. Nous venons au monde pleins de cyclones, de comètes et de feux de forêt. Nous naissons capables de lire dans les nuages, de chanter avec les oiseaux et de voir notre destin dans les grains de sable. »

Croyez-vous à la magie ? Bien sûr que non, vous avez grandi et êtes à présent des personnes sensées qui ne croient pas à de tels sornettes, ou du moins plus. La sagesse n’atteignant pas le nombre des années, nous avons tous oublié que la magie a habité notre enfance, nourrissant nos rêves, notre imagination, nos jeux, les longues heures qui s’étalaient avant que la cloche ne sonne, les journées d’été à rallonge où tout était à réinventer. Dans ce roman prodigieux, Robert McCammon se charge de nous le rappeler.

Cory Mackenson a douze ans et vit à Zephyr, dans l’Alabama, une petite ville idéale où tout le monde se connait et veille sur son voisin. « Il n’y fait jamais ni trop chaud ni trop froid. Les rues sont ombragées de chênes verts. Des porches courent devant les maisons, et portes et fenêtres ont des moustiquaires… » Bref, une ville paisible et confortable, rythmée par les saisons et les traditions, et où il fait bon grandir en cette année 1964. Pourtant dès le début du roman, un événement vient bouleverser la petite communauté de Zephyr, et la famille de Cory au premier chef. Alors qu’il accompagnait son père Tom dans sa tournée de laitier, leur pick up manque d’être percuté par une voiture qui finit sa course dans un lac. Tom plonge pour tenter d’aider le conducteur avant de constater qu’il était déjà mort avant l’impact, sauvagement torturé et étranglé par une corde de piano. Il a tout juste le temps d’apercevoir un tatouage sur l’épaule du malheureux avant que son véhicule ne soit avalé dans les profondeurs. Cory, impuissant depuis la berge, pense voir une silhouette en manteau dans le bois derrière lui, et ramasse une étrange plume verte. Le mystère s’épaissit lorsque le shérif ne constate aucune disparition, ni à Zephyr, ni dans les villes voisines, mais la question la plus terrible est bien de savoir si un tueur se cache parmi leurs cordiaux voisins. Cet événement traumatisant, tant pour le père que pour le fils, va les poursuivre des mois durant dans leurs cauchemars, tandis que Cory, assoiffé d’énigmes, tente de retrouver d’autres indices pour aider son père, transfiguré par la tragédie auquel il a assisté.

« Je voyais trop clairement que mon père – non pas un surhomme ou un héros mythologique – était un voyageur solitaire, égaré dans les terres sauvages du tourment. »

Cette histoire sert de trame de fond, et s’étirera sur une année entière tandis que l’enfance de Cory, dans toutes ses composantes, continue à se dérouler : l’école, les sorties au cinéma, les acrobaties en vélo, les moments de tendresse avec son chien, la fête foraine, les entrainements de base ball avec les copains… Le roman est émaillé de petites scènettes empreintes de tendresse et de nostalgie, mais qui révèlent aussi le voile qui se déchire petit à petit entre l’enfance et le monde des adultes. Cory commence à entrapercevoir la noirceur humaine et l’injustice, découvrant chez des adultes des addictions qui les transforment, surprenant des trafics peu recommandables, ou encore prenant peu à peu conscience que la haine raciale n’a pas disparu de ce petit coin du Sud. La ville est divisée en deux, le quartier noir et le quartier blanc, et Cory pose sur la ségrégation qui a encore lieu, à la piscine municipale par exemple, un regard aussi dérouté que naïf. Surtout, il fera ses premières rencontres avec la Mort, posant le pied sur ce qui bien souvent marque à jamais la fin de l’innocence.

« On ne connait jamais vraiment la Mort. On ne peut pas l’apprivoiser. Si la Mort était un enfant, ce serait cette silhouette solitaire qui se tient à l’écart dans la cour où retentissent les rires des autres. Si c’était un enfant, elle resterait seule, ne parlerait que dans un murmure et poserait sur vous un regard hanté d’un savoir qu’aucun homme ne peut supporter. »

Mais notre jeune héros est un idéaliste, comme son père, et il déborde d’imagination, inventant des histoires à tour de bras devant ses amis fascinés. Rien de plus naturel alors qu’il accueille à bras ouvert des forces qui le dépassent, et s’accroche ainsi encore à la magie de l’enfance dans ce récit qui flirte avec le fantastique. Il se confie à une vieille Dame réputée être une sorcière, communique avec son vélo, craint le monstre marin vivant dans la rivière, guette la présence du grand cerf blanc Snowdown réputé habiter la forêt, ou encore aperçoit parfois sur la route le fantôme du bolide d’un petit voyou mort dans un accident. Une magie qui vient aussi de cette petite ville de Zephyr, grignotée peu à peu par une société en pleine mutation : on parle de plus en plus du Vietnam, et les supermarchés menacent cet American way of life idyllique.

« – J’ai vu quantité de garçons devenir des hommes, Cory, et il y a une chose que j’aimerais te dire : Souviens-toi.
– Me souvenir ? Me souvenir de quoi ?
– De tout, de n’importe quoi. Ne laisse pas passer une seul jour sans en garder un souvenir, que tu conserveras comme un trésor. Car c’est ce que c’est. Les souvenirs sont de fabuleuses portes, Cory (…) Quand tes yeux se posent sur quelque chose, ne te contente pas de regarder, il faut voir. Vraiment. Voir. Le voir assez pour que, lorsque tu le racontes aux autres, ils puissent le voir à leur tour. On peut traverser la vie en aveugle sourd et muet, Cory. C’est d’ailleurs ce que font la plupart des gens que tu connais et que tu connaitras. Ils passent dans une forêt de miracles sans en soupçonner un seul. Mais il suffit de le vouloir pour vivre des milliers de vies. »

L’auteur a voulu garder une trace de son enfance, du lieu où il avait grandi, de la féérie qui l’entourait alors et qui est si facilement chassée par le monde qui nous entoure. Il nous offre ce roman splendide, où j’ai autant souri que pleuré, que j’ai tenté de laisser durer tant je refusais de refermer ces pages et de devoir quitter cet univers merveilleux. Dans les faits, personne n’a eu la même enfance que Cory, et pourtant dans son essence, cette enfance est universelle. Avec ce roman vous allez avoir les Beach Boys dans la tête, vous allez vous demander ce qui est arrivé à votre vieux vélo (le mien était rose framboise avec une selle blanche et une sonnette du tonnerre sur le guidon), vous allez vous souvenir avec émotion des terreurs des cours d’école, de votre professeur préféré, de vos copains et des quatre cent coups faits (ou tentés) en douce des parents. Vous allez retrouver cette chaude douceur d’un foyer protecteur, du temps où tout ce qui était inconnu et précieux était forcément magique et où l’imagination prenait le pas sur les menaces du monde des grands. Immense coup de coeur pour ce qui est sans doute l’un des plus beaux et poétiques récits initiatiques que j’ai pu lire.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduit par Stéphane Carne, 17 mai 2024, 612 pages 

Un commentaire sur “Zephyr, Alabama – Robert McCammon

Laisser un commentaire