« Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecballium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissante des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. »
Un livre prodigieux, sur la forme tant que sur le fond, dont on ne peine pas à comprendre la place prépondérante dans le panthéon littéraire américain.
Truman Capote entreprend de raconter un fait divers, un meurtre qui a choqué l’Amérique entière, ainsi que toute la machinerie policière, judiciaire et médiatique qui l’a entouré. Il le fait à la manière d’un roman : le style est magistral, et les différents protagonistes de cette histoire sont dépeints avec tant de méticulosité, de précision et d’incarnation, que l’on a l’impression de voir se déployer des personnages à part entière. Le récit est construit autour de quatre grands chapitres. Le premier entreprend de présenter le cadre et les différents protagonistes : nous sommes au coeur de l’Amérique profonde, dans une petite bourgade du Kansas dans laquelle vit une famille de fermiers, les Cuttler, particulièrement pieux et appréciés par leur communauté. Herb Cuttler est un homme qui a bâti sa fortune à la sueur de son front, respecté, admiré et dont la bienveillance est louée. Sa femme Bonnie ne s’est jamais remise de ce qu’on ne nommait pas encore ses dépressions post-partum, et est une femme fragile, douce et aimée par des amies protectrices. Ils ont quatre enfants, dont deux vivent encore avec eux : Nancy, la jeune fille américaine parfaite par excellence, jolie, dévouée à ses oeuvres de charité, dotée du parfait petit ami, cavalière émérite, étudiante brillante ; et son frère Kenyon, adolescent dégingandée qui promet de prendre avec brio la relève paternelle sur les terres familiales. Une famille ordinaire, bien lotie, choyée et qui va pourtant être sauvagement assassinée dans la nuit du 16 novembre 1959. Leurs deux meurtriers, Dick et Perry, sont connus par le lecteur dès le début du livre, qui entreprend de les présenter à leur tour, ainsi que leur longue traversée pour atteindre la ferme de Holcombe. Les trois autres chapitres traiteront respectivement de l’enquête et des difficultés de sa progression, de l’identification des coupables et de leur arrestation, et enfin du procès et de leur condamnation à la peine capitale.
« Parce qu’une fois qu’une chose doit arriver, tout ce que tu peux faire, c’est espérer que ça n’arrivera pas. Ou que ça arrivera — ça dépend. Aussi longtemps que tu vis, il y a toujours quelque chose qui te guette, et même si c’est mauvais, et si tu sais que ça l’est, qu’est-ce que tu peux faire ? Tu peux pas t’arrêter de vivre. »
Truman Capote part du principe que son lecteur connait déjà les grandes lignes de ce terrible fait divers qui fit couler énormément d’encre à l’époque et qui pétrifia des familles entières par la froideur et l’absence apparente de mobile, perpétré de sang-froid donc, tout comme le sera l’exécution de ceux qui seront reconnus coupables. Raison pour laquelle il n’y a pas de suspense inutile, mais une reconstitution minutieuse et précise des faits. La narration est particulièrement efficace, alternant les points de vue en quelques paragraphes, passant des derniers jours de la famille aux préparatifs des meurtriers, de la découverte de la scène de crime à la grande évasion au Mexique, de la résolution de l’enquête aux détails psychologiques soulevés lors du procès. Un rythme extrêmement prenant qui permet de ne pas lasser le lecteur et de nourrir par ailleurs le récit d’une multitude d’anecdotes diverses qui viennent étoffer encore davantage l’histoire par des souvenirs familiaux des uns et des autres, des témoignages divers, des petites bribes d’existences qui à première vue n’ont fait qu’effleurer les protagonistes de ce crime mais qui viennent donner une épaisseur incroyable au livre.
« Qu’est-ce que la vie ? C’est le scintillement d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle d’un buffle en hiver. C’est comme la petite ombre qui traverse les champs et va se perdre dans le coucher du soleil. »
Capote est lui-même totalement absent de son récit, mais si on sent bien qu’il tient à son objectivité impartiale, son empathie pour chacun des protagonistes, victimes ou bourreaux, est palpable. Au-delà des faits, il s’attarde sur les mobiles des tueurs, cherchant à esquisser un panorama vivace et précis de tout ce qui a trait à ce crime. De ce fait, le livre recèle une part importante d’analyse sociologique, dressant un portrait saisissant de l’Amérique rurale et de sa relative indifférence envers la peine de mort, ainsi que psychologique, retraçant non seulement les différentes expertises réalisées auprès des deux meurtriers, mais également en les étoffant de tout ce qu’il a appris de ses entretiens avec eux, leur entourage, et les personnes qui les ont côtoyés. Le travail de recherche, déployant une profusion de détails en tout genre, est déjà époustouflant en tant que tel, mais sa restitution par l’écriture est d’une maitrise rare, des descriptions évocatrices aux dialogues saisissants. Il signe ainsi un roman précurseur de tout un nouveau genre littéraire, le « true crime », auquel s’essaieront de très nombreux écrivains par la suite, avec plus ou moins de réussite.
« L’imagination bien sûr, peut ouvrir n’importe qu’elle porte, tourner la clé et laisser entrer la terreur. »
L’une des raisons de la place à part qu’occupe ce livre, hormis ses incontestables qualités littéraires, est aussi l’impact que sa rédaction et sa publication a eu sur son auteur. Fasciné par le fait divers, Truman Capote demande à être envoyé comme journaliste sur place à Holcomb, et décide rapidement d’en faire son premier « roman de non-fiction ». Il y consacrera cinq années de recherches, multipliant les entretiens avec les différentes personnes impliquées, rendant très fréquemment visite en prison à Dick et Perry, avec lequel il a noué des liens d’amitié. Truman Capote ne s’est jamais caché de l’empathie que lui inspirait Perry, dont la situation, notamment familiale, ne lui paraissait pas si étrangère à ce qu’était la sienne avant que la littérature ne lui permette un destin plus brillant. En 1965, lorsque le livre est enfin publié et alors qu’il est universellement acclamé comme un chef d’oeuvre, le propulsant sur le devant de la scène littéraire et mondaine, Truman Capote sombre dans la dépression et l’alcoolisme, incapable de retrouver l’inspiration et ne se contentant plus que d’écrire quelques nouvelles.
Un classique incontournable du genre, à relier aux romans de certains de ses proches amis, tels ceux de Harper Lee, et en particulier Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur publié en 1960, ou encore de Norman Mailer, dont il me tarde à présent de lire Le Chant du bourreau, publié en 1979 et écrit comme une tentative, selon les propres dires du romancier, d’égaler le travail de Capote.
Ma note
(5 / 5)

Éditions Folio, traduit par Raymond Girard, 28 mars 1972, 512 pages
