« Le petit matin était lourd de brume, comme s’il portait dans sa couleur grise le souvenir de lieux oubliés. »
Mérida, décembre 1941 : une femme élégante presse le pas sur un quai de gare. Elle tient la main d’un petit garçon de dix ans, nourri aux légendes des samouraïs et qui rêve d’avoir un katama bien à lui. Elle attend le train qui l’emportera dans une fuite loin de son mari, mais elle ne montera jamais à son bord.
Barcelone, des décennies plus tard, une jeune avocate s’empare de l’affaire de sa carrière, et parvient à faire condamner un inspecteur. Elle ignore qu’elle vient d’ouvrir la porte à une histoire de secrets, de haine et d’intrigues politiques empoisonnant des familles sur plusieurs générations.
« Le passé était un désert à l’affût qui croissait à chaque instant. Un vent sifflant dans les ruines d’une ville abandonnée, pleine de cadavres séchant sous le soleil, au milieu des pierres éboulées. »
Dans ce roman entremêlant les époques, passant des plaines sèches de l’Estrémadure aux ruelles sales de Barcelone, de l’après-guerre aux années 80 de la transition démocratique, Victor del Árbol sème progressivement ses indices, laissant un lecteur confus mais fasciné reconstituer peu à peu les contours d’une histoire illustrant à nouveau les plaies béantes laissées par une guerre civile qui n’en finit pas de marquer de son empreinte les destins des hommes. Comme toujours, l’auteur espagnol réussit un tour de force en maitrisant à la perfection ses personnages, nombreux mais tous incroyablement denses et identifiés. Chacun porte son histoire en bandoulière, chacun a sa face sombre, et chacun offre au lecteur une plongée vertigineuse dans sa psyché, le laissant hésiter entre empathie et répulsion. Le récit est dur, âpre, généreux en descriptions qui donnent la chair de poule, n’en rendant que plus vraisemblable une histoire qui sonne incroyablement juste tout du long, révélant des pans d’une société espagnole en profonde mutation et qui n’en a pas fini de traiter avec un passé encore trop peu exhumé, de la Guerre civile aux années de franquisme en passant par la Seconde Guerre mondiale et le terrible front russe, jusqu’à la tentative de coup d’État du 23 février 1981.
« Elle pleurait sur l’incompréhension, sur le désespoir muet de vivre dans un monde dont elle ne comprendrait jamais les règles. Les hommes mouraient, tuaient, trahissaient leurs idéaux, embarquaient un peuple entier dans des guerres fratricides, elle ne comprenait pas pourquoi. Pour le pouvoir, tel est le seul mobile qui mobilise les hommes, le pouvoir, lui avait dit un jour son père. Mais le pouvoir était une chose absurde, abstraite, minuscule et inutile. »
La Tristesse du Samouraï est un roman complexe, intelligent et admirablement construit, mêlant suspense et trame historique, d’une intensité et d’une émotion à couper le souffle, et ce qui ne gâche rien, servi par une très belle plume. On y reconnait immédiatement la patte d’un auteur espagnol devenu absolument incontournable, qui n’en finit pas d’explorer les mêmes sujets dans ses romans : la transmission du mal, la vengeance, la collision de la grande marche de l’Histoire avec les destins individuels, les fautes que les enfants expient à la place des pères. Les spectres du passé hantent ces pages et ces personnages qui habiteront longtemps leur lecteur.
Ma note
(5 / 5)
Éditions Actes Sud, traduit par Claude Bleton, janvier 2013, 480 pages

