En 1720, quatre-vingt dix femmes sont choisies parmi les pensionnaires de La Salpetrière pour traverser l’Atlantique en direction de la Louisiane, destinées à être mariées aux colons et à peupler ce nouveau territoire inconnu et hostile. Ces femmes, très jeunes pour la plupart, sont orphelines, abandonnées par leurs familles, condamnées pour vol ou libertinage, ou bien identifiées comme folles, victimes du patriarcat et de l’intransigeance d’une société hypocrite et cruelle. Certaines voient dans ce voyage une opportunité inespérée de quitter enfin leur réclusion entre les murs moisis de la Salpetrière, pour tenter leur chance au Nouveau Monde. Elles s’apercevront rapidement, tout comme leurs futurs maris arrivés là-bas avant elles des rêves de gloire et de richesse plein la tête, que les promesses dorées sont illusoires et que ce nouveau territoire apportera également son lot de maladies, de morts, de deuils et de dangers.
« La Louisiane n’est pas très impressionnante. Lisse et immobile, comme tout ce qui se trouve loin ; les mouvements effacés par la distance, les nuages et leur jeu d’ombres sur la terre, les arbres aussi flous que des dessins d’enfants. Les femmes l’observent comme elles étudieraient le visage d’une étrangère. Elles attendent ce moment depuis des mois et maintenant qu’elles sont là, elles se sentent indécises, mal à l’aise, un peu tristes. Que leur reste-t-il à espérer, une fois le voyage terminé ? »
Le roman s’attache à trois femmes : Charlotte, une orpheline de douze ans à peine, qui a réclamé de faire partie du voyage afin de ne pas quitter son unique amie, Etiennette ; Geneviève, dénoncée par sa patronne comme « avorteuse » ; et Pétronille, une jeune aristocrate désargentée affligée d’une tache de naissance sur le visage, abandonnée à son sort par sa famille. Au début de leur voyage, elles ne se connaissent pas et se méfient les unes des autres, pourtant la solidarité est ce qui leur permettra d’affronter leur destin, osant se faire confiance dans un monde où elles ne maitriseront plus rien, à commencer par le choix de leur futur époux. On les suit depuis leur terrible enfermement à la Salpetrière, véritable ville aux portes de Paris, puis leur lent périple jusqu’à Lorient où elles embarquent pour une longue traversée à bord de La Baleine, soumises aux maladies, aux pirates, aux intempéries, et enfin leur arrivée chaotique en Louisiane, où elles seront séparées et attribuées aux colons français désireux d’avoir une descendance. Leurs existences prendront des chemins différents, mais ne cesseront de s’entrecroiser, tandis qu’elles tentent de s’adapter au mieux à leur nouvelle vie et de laisser derrière elles leurs souvenirs d’enfance en France.
« Il avait vu qu’il restait encore quelque chose à briser en elle. Il lui avait proposer de l’épouser. »
Basé sur des faits réels, ce roman n’en demeure pas moins une oeuvre de fiction tout en respectant scrupuleusement le réalisme et l’Histoire, évitant ainsi d’attribuer à ses héroïnes des prouesses féministes incompatibles avec l’époque et le milieu dans lesquels elles évoluent. Ces femmes sont courageuses, résilientes, inventives, mais elles n’en subissent pas moins le joug masculin, totalement à la merci de leurs maris et de la violence des hommes. Dans ce nouveau quotidien, elles puisent leurs ressources dans l’amitié, la maternité, l’entraide, et l’amour aussi parfois. En toile de fond, c’est toute la construction des colonies françaises en Amérique qui est dépeinte, les désillusions de la Compagnie des Indes, la violence des combats menés contre les populations autochtones, au mépris de leurs coutumes et de leur histoire, les débuts de l’esclavage, la construction de villes sur un territoire encore difficile à appréhender, où les ouragans ruinent en quelques heures à peine des années de labeur.
« Son avenir est peut-être insondable, mais il n’est pas hors de portée. Elle le crée à cet instant même, le voit prendre forme, ouvrant un chemin clair né de tout ce qu’elle a entrepris, de tout ce qu’elle a dû abandonner. Ce chemin l’a menée jusqu’ici, à sa meilleure amie, avec sa fille, à un endroit qu’elle ne pensait jamais découvrir. Son passé, elle le connaît déjà ; il l’accompagnera partout où elle ira, la dévorera si elle se laisse faire. »
Un roman d’amitié et d’aventure captivant, qui m’a parfois fait penser au magistral Mille femmes blanches de Jim Fergus, et ces destins de femmes, parfois volontaires, mais souvent arrachés par les autorités américaines des pénitenciers et des asiles, pour être offertes comme épouses au peuple Cheyenne en échange de chevaux et bisons…
Éditions Stock, 3 janvier 2024, 560 pages

