Comme les amours – Javier Marías

« La dernière fois que je vis Miguel Desvern fut aussi la dernière fois que sa femme Luisa le vit, ce qui n’en est pas moins étrange, peut-être même injuste, puisque c’était elle sa femme, et moi en revanche une inconnue qui n’avait jamais échangé avec lui le moindre mot. »

Ainsi s’ouvre Comme les amours, ce roman étrange où la narratrice, María Dolz, une éditrice d’une trentaine d’années, y raconte ce qu’il est advenu de ce couple qu’elle observait tous les matins à la dérobée, spectatrice invisible de leur bonheur conjugal, comme un rituel réconfortant avant de commencer sa journée de travail. Ce n’est que lorsque Miguel est sauvagement assassiné en pleine rue, faisant la une des journaux, qu’elle apprend son nom, et qu’elle commence peu à peu à s’immiscer dans la vie de ce couple qui l’avait tant fascinée. Désirant offrir ses condoléances, elle fait la connaissance de sa veuve, Luisa, effondrée, incapable de retrouver un sens à sa vie et de passer outre le fait même de cet assassinat perpétré sans aucun motif apparent ; ainsi que celle du meilleur ami du défunt, Javier Díaz-Varela, avec qui elle entame une relation.

« Certes, les morts ont tort de revenir, et malgré cela ils le font presque tous, ils ne renoncent pas et s’efforcent de devenir le fardeau des vivants jusqu’à ce que ces derniers s’en débarrassent pour avancer. Nous n’éliminons jamais tous les vestiges, cependant, nous ne parvenons jamais à ce que la matière passée se taise vraiment et pour toujours… »

On renoue dans ce roman avec le style quelque peu alambiqué de Javier Marías, ses longues phrases qui rappellent Proust et ses très nombreuses digressions, qui parfois émoussent l’attention bien qu’elles soient toujours très intelligemment menées. C’est bien sûr un roman sur le deuil, sur la terrible réalité à laquelle il faut faire face selon laquelle les morts ne reviennent jamais, pour autant qu’on les ait pleurés et qu’on ait espéré les revoir vivants, et sur le rapport au temps qui passe. Mais surtout, le romancier sonde l’âme humaine et ses recoins les plus sombres, offrant ici une réflexion érudite sur l’amour, ou plutôt sur l’état amoureux puisque la distinction y est précisément opérée, et sur ce qu’il nous pousse à accomplir : les actions les plus belles, les plus nobles et les plus désintéressées, mais également les plus viles et égoïstes. Comme toujours chez Marías, l’histoire en elle-même est somme toute assez banale, il ne s’agit finalement que de l’histoire d’amour d’un couple brisé par un fait divers macabre. Pourtant la dynamique entre les personnages va s’avérer plus complexe qu’il n’y parait, et en mettant au centre de l’intrigue une personne tierce, spectatrice et pourtant si intimement impliquée qu’elle seule finira par avoir un aperçu des ramifications du mensonge, de la culpabilité, de la trahison et des hasards de la vie, le roman prend des cheminements inattendus.

« L’erreur de croire que le présent c’est pour toujours, que ce qui est à chaque instant est définitif, quand nous devrions tous savoir que rien ne l’est, tant qu’il nous reste un peu de temps. Nous portons sur nos épaules suffisament de revers et de revirements, non seulement du fait de la fortune mais aussi de notre état d’esprit. Nous apprenons au fil du temps que ce qui nous semblait très grave finit un jour par nous paraître neutre, un fait seulement, une simple donnée. »

Dans ce roman fascinant sur les méandres de l’amour et de la mort, la narration est emplie de zones d’ombre, rendant le récit encore plus énigmatique tandis que l’on progresse pas à pas aux côtés de la narratrice, dont la curiosité, ou bien l’instinct, pousse à s’interroger sur le couple et sur le meurtre. Certes, c’est toujours un peu verbeux, mais c’est également agréable de retrouver ce style si unique à l’auteur, ces longues phrases hypnotiques et superbement écrites, cette mise à nu des penchants humains, ce rappel du rôle universel de la littérature pour comprendre l’existence, avec un recours à Balzac, Shakespeare ou encore Dumas. Tout ce qui fait de Javier Marías aujourd’hui l’un des plus grands auteurs espagnols contemporains.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Folio, traduit par Anne-Marie Geninet, 12 janvier 2017, 420 pages

2 commentaires sur “Comme les amours – Javier Marías

  1. Un auteur qu’il va falloir que je découvre par contre, je ne sais pas par lequel commencer… si tu as un conseil, je suis preneuse 🙂
    Bonne fin de journée !

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