La Renarde – Mary Webb

« L’éclat des lanternes s’affaiblit au clair de lune, et le monde parut s’élargir à l’infini, à l’image de l’existence humaine quand apparaît l’amour. »

Publié en 1917, La Renarde (de son titre original Gone to Earth) se situe dans la lignée des grands romans victoriens. On y sent en effet l’influence des soeurs Brontë, et plus particulièrement d’Emily et ses Hauts de Hurlevent dans la description de la vaste et angoissante demeure d’Undern, ainsi que de cette nature sauvage, mystérieuse et féroce. Mais aussi l’influence de Thomas Hardy dans cette peinture de la vie rurale anglaise, et de l’implacable marche du destin qui broie des êtres, Hazel n’étant pas sans rappeler une certaine Tess d’Urberville.

« Et cet être auguste, installé au coeur d’une stabilité éternelle et d’une paix invincible, nous voit-il poursuivre les papillons coloriés de nos rêves puis tomber dans un noir précipice ? »

Hazel est une jeune fille de dix-huit ans, farouchement indépendante, qui n’a jamais véritablement appris les choses de la vie. Profondément enracinée dans la nature, elle parcourt la forêt en compagnie de sa renarde apprivoisée, secourant les animaux blessés. Hantée par les superstitions, elle suit les présages comme le lui avait appris sa mère et écoute les chants des fées. Personne ne l’a jamais instruite des convenances, ni de ce qu’il advenait à une femme une fois mariée, et elle fait ainsi preuve d’une ignorance désarmante dans ses interactions humaines, se méprenant sur les désirs qu’elle suscite chez le sexe opposé.

Deux hommes vont sceller son destin. Son chemin croise d’abord, une nuit, celui de Jack Reddin, un noble personnage des environs, qui l’emmène chez lui avec de sombres desseins. Apeurée, elle parvient à s’enfuir sans se douter qu’elle deviendra ainsi une obsession pour cet homme déterminé à posséder ce qui lui échappe. Elle rencontre plus tard Edward Marston, un pasteur qui tombe immédiatement sous son charme, impressionné par sa candeur et résolu à protéger sa vertu en l’épousant, espérant transformer ses superstitions en pieuse religion.

« Dans ses rêves pleins d’effroi, elle faisait des efforts pour atteindre quelque chose qui devait se trouver, lui semblait-il, par-delà le joli bruissement des eaux, si mince et si passager, par-delà l’écoulement goutte à goutte des destinées humaines ; quelque chose de vaste, de solitaire et de silencieux. »

Dépourvue de soutien familial et d’éducation, l’amour est pour Hazel un sentiment étranger, le mariage une absurdité, et elle rechigne à appartenir à quiconque. Elle est tour à tour séduite par la virilité et la force de Reddin, puis effrayée par sa brutalité et sa cruauté. Quant à Edward, si elle est touchée par sa générosité et sa bonté, son manque de passion ne parvient pas à l’attacher à lui. Les deux hommes, qui font appel chez elle à des facettes de sa personnalité bien distinctes, forment un antagonisme qui traverse le roman. Mais en réalité tous deux, le protecteur qui cherche à l’enfermer dans une cage dorée aussi bien que le chasseur qui tente d’en faire son trophée, agissent par égoïsme. Si celui de Reddin parait bien plus vil puisque mû entièrement par l’assouvissement de ses désirs, la démarche d’Edward de préserver à tout prix l’innocence de sa chère Hazel n’est dictée que par la représentation qu’il s’est faite d’elle, et non par celle qu’elle est. Aucun de ces deux hommes qui prétendent l’aimer ne parvient réellement à la connaître, ni ne cherche véritablement à le faire.

« Le malheur était d’avoir une âme et un corps ennemis parce qu’ils n’appartenaient pas au même homme. »

Si le récit porte les apparences d’un triangle amoureux inextricable, sa force est en réalité ailleurs. Avec une subtilité et une poésie folle, la romancière creuse au plus profond de la personnalité de cette héroïne inhabituelle, afin de souligner l’absurdité du monde qui l’entoure. Incarnation la plus parfaite de l’innocence, posant un regard franc sur la vie, tremblant face à la mort, ne pouvant comprendre la violence, la malignité, la manipulation, la perversité, elle ne peut être qu’une victime de la toute-puissance masculine et de l’hypocrisie de la société. Le combat que se mènent les deux hommes pour sa possession cause chez elle une véritable rupture entre âme et corps, sans qu’elle ne parvienne à réconcilier les deux, brisant irrémédiablement la pureté de celle qui ne comprend ni la religion, ni les préceptes de morale.

La tragédie arrive au galop tandis qu’un coeur pur est sacrifié sur l’autel de la violence. Un roman injustement méconnu, empreint de charme et de mystère, où la nature se fait aussi envoûtante que la plume.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Archipoche, traduit par Marie Canavaggia et Jacques de Lacretelle, 3 octobre 2012, 450 pages

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