Fragiles serments – Molly Keane

Après avoir découvert la plume de Molly Keane avec Les Saint Charles, il me tardait de lire un autre de ses romans, et j’ai fini par jeter mon dévolu sur Fragiles Serments.

L’intrigue se déroule à Silverue, une somptueuse demeure dans la campagne irlandaise, propriété d’une famille aristocratique, les Bird. Le tableau qui est fait de ses occupants est sans concessions : lady Olivia Bird est une femme très attentive aux apparences, la sienne autant que celle de son jardin. Coquette et assez stupide, elle s’est rangée de ses nombreuses aventures depuis qu’elle a suivi son mari dans cette retraite irlandaise. Julian Bird, est avenant et ridiculement protecteur envers son épouse, au détriment souvent de ses enfants et de ses amis. L’ainé, John, s’apprête justement à rentrer au foyer familial après un voyage à l’étranger, qui n’est que l’appellation bien comme il faut d’une cure en maison de repos. Tout le monde s’inquiète de savoir s’il est guéri de sa folie, à commencer par sa mère qui entretient une relation des plus malsaines avec son fils, forçant son intimité et s’imaginant passer pour sa soeur. Dans la fratrie vient ensuite Sheena, une jeune fille de dix-neuf ans, vive, jolie et follement amoureuse ; puis Markie, un petit garçon de sept ans, chéri et gâté de tous, aussi beau que précocement cruel. La maison est par ailleurs peuplée de domestiques, dont la plus notable est la gouvernante, Miss Parker, une petite créature poilue et triste. La famille est donc sur le point de se trouver à nouveau au grand complet, et reçoit pour l’occasion une de ses plus proches amies, Eliza, qui pose un regard d’une grande acuité sur le petit monde exubérant de Silverue et les mesquineries qui y ont court.

« Il faudrait être capable de trahir ses amis de temps en temps, sous peine de se retrouver dans un état d’exaltation ridicule. Et alors on les perd bel et bien. On les perd pour toujours. »

Les premières pages m’ont quelque peu déconcertée. Même si j’ai tout de suite retrouvé avec grand plaisir la plume caustique de Molly Keane, certaines lourdeurs m’ont gênée (j’ai failli compter les récurrences du qualificatif « romantique » pour décrire l’un ou l’autre des membres de la famille), et le récit m’a paru trainer en longueur, sans qu’il ne s’y passe grand chose en apparence. L’autrice prend en effet son temps pour poser ses personnages, et bien que l’intrigue ne soit pas riche en rebondissements, elle est riche en psychologie. Grâce à Eliza, seul personnage suffisamment équilibré et extérieur à la famille pour nous permettre de nous les présenter avec objectivité, on voit le vernis de la perfection craqueler peu à peu. Au fil du récit, Olivia apparait de plus en plus ridicule avec ses préoccupations lunaires, ses exigences contradictoires et son manque total de discernement ; quant à Julian, dont Eliza est plus ou moins secrètement amoureuse, son obstination à protéger Olivia (à moins que ce ne soit sa propre vanité) du mépris de ses enfants, et son égoïsme envers qui que ce soit d’autre, sont de plus en plus évidents. Il revient donc à la pauvre Eliza, bien malmenée par ses « amis », de veiller à ce que leurs enfants aient une chance de bonheur, quitte à bousculer les conventions et révéler des secrets trop bien enfouis. J’ai beaucoup aimé son personnage, son ironie, sa lucidité sur ses propres faiblesses et celles des autres, sa personnalité aussi indépendante que profondément désintéressée et affectueuse, bien qu’elle ne soit pas toujours épargnée par la romancière non plus. Et que dire de Miss Parker, cette gouvernante si pathétique et si touchante, qui agrémente le récit de beaucoup d’humour, malheureusement à son détriment.

« Combien sont brefs, combien sont faux et démesurés les désirs et les valeurs de la jeunesse. »

Passées mes hésitations du début, j’ai finalement lu ce roman d’une traite, le sourire aux lèvres, admirant la facilité avec laquelle Molly Keane manie une ironie mordante aux dépens de ses personnages. Le roman prend souvent des airs de tragi-comédie, oscillant sans cesse entre un humour féroce et les petits drames qui menacent les Bird, puisqu’il est tout de même question entre les lignes de secrets de famille, de désillusion amoureuse, ou encore de santé mentale. Eliza elle-même est dans le fond un personnage assez triste : célibataire, sans enfants, elle est celle que l’on apprécie pour ses qualités divertissantes et les ragots qu’elle collecte lors de ses séjours chez les uns et chez les autres, mais que l’on voit partir sans regrets. Même s’il est moins réussi et percutant que dans Les Saint Charles, Molly Keane dresse ici à nouveau un portrait grinçant et cruel de la haute société anglo-irlandaise bien comme il faut, et le lecteur n’a plus qu’à se délecter de son écriture fine et vive, et de ses piques vénéneuses.

Ma note 3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

Éditions de la Table Ronde, traduit par Cécile Arnaud, 6 mai 2021, 375 pages

 

 

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